Spécialiste de Disney, Christian Chelebourg analyse l’une des dernières productions phares du géant du divertissement, dont la trame narrative est conçue de manière à promouvoir tous les courants «progressistes» en vogue.
Sorti en salle aux États-Unis et au Canada pour Thanksgiving et arrivé en France sur Disney+ à Noël, Strange World (en version française Avalonia: l’étrange voyage) a très largement été promu sur les réseaux sociaux et dans la presse comme le premier Disney mettant en scène un héros ouvertement gay.
L’information est vraie mais réductrice. Les plus résolus détracteurs de l’idéologie woke se plairont à y voir une des raisons de l’échec commercial du film, même s’il se rattrape sur la plateforme.
Ce qui est sûr, c’est que le buzz LGBTQ a occulté la portée de ce 61e classique.
Le dessin animé de Don Hall a été choisi par la Walt Disney Company pour inaugurer la célébration du centième anniversaire des studios créés en 1923.
Il est à ce titre le premier à arborer au générique le logo «Disney 100 – 100 Years of Wonder». Au seuil d’un nouveau siècle, le scénario de Qui Nguyen, à qui l’on doit déjà Raya and the Last Dragon (2021), se charge de clarifier les engagements de l’entreprise, de préciser ce que recouvre à ses yeux le wokisme dans lequel l’enferment les querelles politiques états-uniennes.
Une utopie de la bienveillance
L’inclusivité en est une. Les parcs Disney en ont même fait, fin 2019, la cinquième clé de leur réussite en complément des quatre originelles: la sécurité, la courtoisie, le spectacle et l’efficacité.
Il s’agit de prohiber toute discrimination et de mettre les minorités à l’honneur. Le couple interracial que forment Searcher Clade et sa femme noire en participe, tout comme le chien de leur fils Ethan, amputé d’une patte.
Mais l’élément essentiel, c’est la vie sentimentale d’Ethan. Du haut de ses seize ans, il mène l’existence dont Disney rêve pour tous les adolescents: son amour pour son camarade de classe est accepté par tous. Son orientation sexuelle apparaît naturelle parce qu’elle n’a pas à faire débat.
Le personnage répond à une attente que les fans formulaient au moins depuis la sortie de Frozen en 2013, quand Elsa d’Arendelle avait été élevée au rang d’icône gay sur les réseaux sociaux.
En 2016, dans une Amérique qui avait un an plus tôt légalisé le mariage entre personnes de même sexe, on avait vu fleurir les hashtags #GiveElsaAGirlfriend et #GiveCaptainAmericaABoyFriend. C’est chose faite, cette fois.
Avec Ethan, Disney ne fait pas que visibiliser l’homosexualité, il la banalise pour mieux faire d’Avalonia une utopie de la bienveillance où chacun peut être lui-même sans craindre le regard ni le jugement des autres. Du même coup, le sujet cesse presque d’en être un. Les trailers de Strange World n’y font d’ailleurs aucune allusion.
Un voyage fantastique
La grande affaire est viatique. Strange World, comme son titre l’indique, est d’abord la découverte d’un monde étrange et fascinant. Le programme est celui qu’affichait, dans les années 1950, les comics de science-fiction Strange Worlds dont le logo hérissé inspire le graphisme de l’affiche.
C’est d’ailleurs bien une BD qui se referme à la fin, au lieu des livres de contes des premiers Disney.
Le film est un spectacle qui lorgne vers le jeu vidéo et que sa version en relief oriente du côté de l’immersion. L’animation par ordinateur est mise au service d’une cosmogonie qui se charge d’engendrer une nature et des formes de vie inédites.
Le meilleur exemple en est sans doute Splat, la créature en forme de bulle de gélatine bleue avec des excroissances, qui remplit le rôle de sidekick au côté d’Ethan.
On est dans la logique des mirabilia. Sur le plan visuel, la bioluminescence rapproche l’univers d’Avalonia de celui d’Avatar, particulièrement de l’attraction dédiée à la franchise de James Cameron à DisneyWorld. Les paysages ont tout de tableaux surréalistes.
On songe à un Dalí naïf, parfois même à Yves Tanguy, jusqu’à ce qu’il s’avère que la contrée est un gigantesque organisme en danger de mort. La référence qui s’impose alors est au Fantastic Voyage (1966) de Richard Fleisher, qui racontait une délicate opération chirurgicale réalisée par une équipe de scientifiques miniaturisés.
Écologisme et mondialisme
Car, avec son toponyme emprunté à un ancien bloc tectonique, Avalonia est une tortue de la taille d’un continent, comme le confirme sa vue du ciel à la fin du film. L’image démarque la légende amérindienne de l’Île de la Tortue dont le nom désigne parfois encore l’Amérique des native americans.
En termes de diffusion, ce mythe indigène présente l’avantage d’être assez proche de celui de la tortue-monde des Chinois.
Disney travaille ainsi à décoloniser l’imaginaire, à le débarrasser de l’ethnocentrisme occidental tout en l’adaptant aux besoins de sa stratégie de mondialisation culturelle.
Et celle-ci répond aux enjeux planétaires d’une fiction qui est d’abord une fable écologique. Quand Searcher Clade, face à l’œil de l’animal, comprend qu’Avalonia est vivante, c’est l’hypothèse Gaïa de James Lovelock qu’il convoque, celle de la terre comme un vaste organisme biologique.
La métaphore de l’environnementaliste surplombe les mythologies nationales, comme la cause qu’elle soutient dépasse les frontières.
C’est à toutes les cultures que Disney adresse un appel à la décroissance, en montrant comment Searcher, pour sauver Avalonia, se résout à détruire le pando, la plante grâce à laquelle il avait donné à ses concitoyens une énergie sans limite et bon marché.
Des héros sans méchants
L’un des ressorts comiques de l’aventure repose sur les tensions entre les trois générations de Clade: Jaeger, l’infatigable explorateur, son fils Searcher, le fermier passionné de botanique, et Ethan qui se révèle plus proche de son grand-père, au grand dam de son père.
Chacun prétend transmettre à son descendant direct un héritage que celui-ci refuse. Chacun incarne une forme d’héroïsme, et leurs conflits illustrent les évolutions de la notion.
Jaeger, c’est l’aventurier d’antan, des vieux cartoons; à l’ouverture, il nous est d’ailleurs présenté en 2D, dessiné à la main. Véritable condensé de virilité, comme le clame la chanson d’introduction, il est obnubilé par sa gloire et ne vit que pour découvrir ce qui se cache derrière les montagnes qui cernent Avalonia. Searcher, c’est le savant dévoué à la communauté.
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Ils s’opposent comme l’explorateur intrépide et le cultivateur paisible, comme le chasseur et le chercheur ainsi que l’explicitent leurs prénoms.
Même si l’un est bien plus violent que l’autre, ils ont en commun d’être manichéens et de ne pas hésiter à éliminer ce qui les gêne. Ils obéissent en cela au principe anthropologique qui régit l’imaginaire héroïque: la lutte du Bien contre le Mal.
Ethan, lui, refuse cette perspective binaire et n’aspire qu’à l’harmonie universelle. Il entend réussir sans porter préjudice à personne.
Sa conception d’un héroïsme non violent correspondant à un infléchissement woke de l’archétypologie est sans doute la pièce maîtresse de la nouvelle idéologie disneyenne: il s’agit, explique Ethan, de «bâtir une civilisation durable».
Le féminisme en action
Face à ce trio masculin, le féminisme n’est pas oublié. Il se caractérise par deux figures de femmes fortes: Meridian Clade, l’épouse de Searcher, et Callisto, la présidente d’Avalonia. Elles portent toutes deux la culotte, au propre comme au figuré.
Meridian, dont les traits afro-américains font un cas d’école de l’intersectionnalité, autrement dit du cumul des identités discriminées, est une épouse aimante et une ménagère irréprochable aussi bien qu’une aviatrice accomplie.
Elle s’impose dans l’aventure en tant que mère, à la poursuite de son fils qui joue les passagers clandestins; mais heureusement qu’elle est là pour remplacer au débotté le pilote de leur vaisseau, dévoré par un monstre. Meridian démontre l’utilité des femmes à des postes où on ne les attend pas.
Callisto, elle, est une femme de pouvoir. Dévouée au bien commun, elle soutient Searcher contre son père à la découverte du pando et initie l’expédition pour sauver Avalonia. Avec son allure militaire et ses attitudes autoritaires, elle incarne une féminité combative et dominante.
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L’une aux commandes du Venture, l’autre à la tête de l’État, Meridian et Callisto représentent deux figures de leaders féminins, bien loin des fragiles héroïnes du passé.
Avec Strange World, Disney tourne résolument la page des clichés qui ont jadis fait son succès pour en esquisser de nouveaux dont le maître mot est au fond la prévenance, loin des excès de la cancel culture: l’héritage est respecté même s’il est amendé.













