La censure comme soi-disant outil de protection sociale et nationale

Photo: Greg Rosenke pour Unsplash.

Dimanche le 23 février 2025, à 11:10

La censure élargit sans cesse son champ d’action. Après les «discours haineux» et la «désinformation russe», voici qu’on cherche à la justifier par la lutte à l’impérialisme américain. L’analyse de Jérôme Blanchet-Gravel.

 

La censure se réinvente constamment. Hier, il fallait l’employer pour lutter contre les «discours haineux», le «complotisme» et l’influence étrangère. Aujourd’hui, on nous explique qu’elle est aussi nécessaire pour contrer l’impérialisme américain.

 

Désormais, non seulement il faudrait lutter contre l’ingérence russe en renforçant nos défenses digitales contre ces virus, mais aussi contre la désinformation américaine, dans un repli sur soi annonçant le bannissement d’autres puissances comme la Chine.

 

La cible s’élargit sans cesse et se déplace vers de nouveaux objets, mais globalement l’objectif reste le même: contrôler l’information.

 

Verrouiller l’existence de Radio-Canada 

 

Le 20 février dernier, la ministre fédérale du Patrimoine, Pascale St-Onge, a annoncé son intention de garantir par la loi l’existence de Radio-Canada.

 

Le gouvernement Trudeau ne se limiterait pas à augmenter de manière considérable le budget du diffuseur public: dans cet esprit, il faudrait presque enchâsser le mandat de la SRC dans la Constitution, un peu comme on l’a fait avec le multiculturalisme en 1982.

 

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Cette fois, c’est au nom de la «sécurité nationale» qu’Ottawa songe à renforcer un média d’État jouant régulièrement le rôle d’organe de propagande du PLC.

 

Il s’agirait, selon la ministre, de «protéger le Canada contre l’ingérence étrangère», mais aussi «contre les menaces qui nous sont faites par l’administration Trump et contre l’hégémonie et la place qu’occupent les hommes les plus riches de la planète».

 

Ces propos font directement écho à ceux tenus le même jour en France par Sybile Veil, la présidente de Radio France, une société d’État à la tête de plusieurs stations de radio dans l’Hexagone. «La liberté d’expression est le cheval de Troie du néo-impérialisme américain», a-t-elle lancé dans les pages du Figaro.

 

 

Créer un dôme numérique pour y enfermer la population, c’est renier les libertés.

 

 

Mme Veil exhorte la France et l’Union européenne à mieux encadrer la liberté d’expression en ligne, pour soi-disant préserver leur intégrité face aux risques que ferait peser sur elles la nouvelle administration Trump. Il s’agirait aussi, en quelque sorte, de protéger leur «modèle social» face à l’entreprise de destruction à la tronçonneuse de la terrible nébuleuse libertarienne.

 

La censure devient ici un outil de protection sociale et nationale, une façon de nous protéger des voix jugées susceptibles de nous extirper de notre safe space géo-mental.

 

On savait déjà qu’il fallait censurer les propos rendant inconfortables les pauvres wokes, dont certains n’auraient même pas la force psychologique de reconnaitre l’existence des deux sexes biologiques. Mais on ne savait pas encore qu’il fallait ériger un mur numérique entre le gouvernement américain et nous. 

 

L’info sous cloche, un fantasme autoritaire

 

Derrière cette ambition de souveraineté informationnelle – revendiquée par le Brésil de Lula dans le litige qui l’a opposé à X – se cache un vieux fantasme: celui d’une information «nationale», entièrement contrôlée et maîtrisée, qui protégerait la population des manipulations extérieures.

 

Ce discours résonne étrangement avec celui de régimes autoritaires.

 

Car qu’est-ce qu’une information exclusivement nationale sinon une information sous cloche? En 2025, l’info ne connaît pas de frontières. L’information pure n’existe pas. L’information, c’est un flux globalisé où s’entremêlent en permanence des idées, des intérêts, des chiffres, des opinions, des émotions et des perceptions.

 

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Créer un dôme numérique pour y enfermer la population, c’est renier les libertés.

 

Le virage «souverainiste» des mondialistes 

 

Il est d’ailleurs frappant de constater que ceux qui, hier encore, défendaient la mondialisation sous toutes ses formes préconisent aujourd’hui un contrôle accru des médias au nom de notre souveraineté, une notion qui refait une apparition soudaine dans le discours de l’establishment.

 

C’est un paradoxe révélateur: les mondialistes ne semblent plus croire aux vertus d’un espace médiatique ouvert, dès lors qu’il échappe à leur emprise.

 

Les mondialistes promeuvent la circulation des biens, des capitaux et des personnes dans un monde qui se veut affranchi des frontières nationales, mais veulent tout d’un coup ériger des murs numériques entre les pays.

 

Les sociétés véritablement libres permettent aux citoyens de trier eux-mêmes l’information qu’ils reçoivent, qu’elle vienne d’ici, des États-Unis ou d’ailleurs.

 

Ce n’est pas nous soumettre à toutes les ambitions de Donald Trump que d’exiger un plus grand pluralisme médiatique.