«Un mur digital est tombé entre le Brésil et le reste du monde»

Des Brésiliens manifestent contre la censure lors d'un rassemblement organisé le jour de l'indépendance à Sao Paulo, le 7 septembre 2024. Photo: Miguel SCHINCARIOL pour l’AFP.

Jeudi le 12 septembre 2024, à 16:20

Pour Anne Dias, présidente du chapitre brésilien de l’organisme Ladies of Liberty Alliance, l'interdiction de X au Brésil pourrait même finir par se retourner contre la gauche. Entrevue.

 

«Beaucoup de gens sont déçus de leur pays. Certains ont peur de manifester, peur de s’afficher publiquement contre ce mouvement de censure. […] Imaginez: du jour au lendemain nous n’avions plus accès à notre compte X, comme si un mur digital était tombé entre le Brésil et le reste du monde», nous confie Anne Dias, 28 ans, qui se définit comme une «activiste pour la liberté».

 

 

La présidente du chapitre brésilien de Ladies of Liberty Alliance, Anne Dias. Droits réservés.

 

 

Le 31 août dernier, le juge de la Cour suprême Alexandre de Moraes a effectivement mis sa menace à exécution et banni X dans tout le Brésil, punissant ainsi Elon Musk pour son refus de se plier à des normes nationales relatives à la «désinformation».

 

Elon Musk, un «colonisateur numérique»?

 

Ayant forgé sa réputation de justicier du web en suspendant les comptes de personnalités proches de l’ex-président de droite Jair Bolsonaro, le juge de Moraes a reçu l’appui du président de gauche Luiz Inacio Lula da Silva, qui a lui-même pourtant fait les frais du pouvoir judiciaire. Rappelons que ce dernier a été incarcéré 1 an et demi après avoir été condamné pour corruption et blanchiment d’argent en 2017.

 

«Notre souveraineté n'est pas à vendre», a lancé Lula le 6 septembre, ajoutant que la démocratie ne donnait pas le droit «de répandre la haine». Elon Musk «veut coloniser numériquement le Brésil», a pour sa part déclaré à l'AFP le député Elvino Bohn Gass, du Parti des travailleurs, la formation de Lula.

 

«Un signal à prendre au sérieux»

 

En réaction, d’immenses manifestations ont eu lieu le week-end dernier dans plusieurs villes du pays.

 

Pour notre interlocutrice, le mouvement pour la liberté d’expression ratisse beaucoup plus large que le parti de Bolsonaro, qui a appelé ses partisans le jour de l’Indépendance à s’élever contre la mesure:  

 

«Des gens de tous les horizons ont pris part aux manifestations. […] La liberté d’expression est hautement menacée et nous sommes des millions de personnes à en avoir conscience. […] Nous pouvons encore faire pression sur les sénateurs pour qu’ils suspendent le juge de Moraes grâce à la formule d’impeachment», explique la présidente du chapitre brésilien de Ladies of Liberty Alliance.

 

Du même journaliste: X censuré au Brésil: un coup du gouvernement des juges?

 

Loin d’être un pays mineur, le Brésil est la première économie d’Amérique latine et le deuxième pays le plus populeux des Amériques, ce qui en fait un laboratoire de choix pour cette nouvelle expérience hélas peut-être appelée à être répliquée ailleurs. 

 

«Nous avons le sentiment que le Brésil pourrait basculer du côté des pays comme Cuba et le Venezuela. C’est un signal à prendre au sérieux. On sait que Lula appuie à mots couverts Maduro au Venezuela, un régime qui entend aussi s'attaquer aux grandes plateformes», explique notre invitée.

 

Le laboratoire brésilien  

 

56,5% des Brésiliens considèrent que la suspension de X obéit à des motivations politiques et 54,4% d’entre eux estiment que les mesures de la Cour suprême «ont affaibli la démocratie», selon un sondage de l'institut AtlasIntel. 

 

«Le Brésil est très polarisé. Dans ce contexte, notre réseau essaie de favoriser des candidats plus modérés aux élections. Il faut une troisième voie. Le combat pour la liberté d’expression doit aller au-delà de la gauche et de la droite, car nous ne voulons pas plus d’une dictature de gauche que d’une dictature de droite», conclut Anne Dias.