X censuré au Brésil: un coup du gouvernement des juges?

Le juge brésilien Alexandre de Moraes (à gauche) et l'entrepreneur Elon Musk (à droite). Montage par LM.

Mardi le 20 août 2024, à 11:10

Samedi dernier, Elon Musk a annoncé la fermeture des bureaux de X au Brésil, reprochant à la Cour suprême de favoriser la censure. Spécialiste de ce pays, Hervé Théry n’y voit pas la main de la gauche mais le poids du gouvernement des juges. 

 

«Au Brésil le Tribunal suprême fédéral [l’équivalent de la Cour suprême au Canada, ndlr] joue un rôle très large, judiciaire et souvent politique. Les juges reçoivent un salaire extravagant et ils sont considérés comme très indépendants», nous explique le géographe Hervé Théry, spécialiste de renom du Brésil.

 

Le 17 août dernier, Elon Musk a annoncé qu’il allait fermer les bureaux de X dans ce pays métissé pour «protéger la sécurité» de son personnel sur place. «X n'a pas d'autre choix que de fermer ses opérations locales au Brésil», a écrit ce milliardaire «libertarien» qui qualifie sa décision de «difficile». «Le service X reste disponible pour les Brésiliens», a pour sa part précisé l'entreprise par communiqué. 

 

«Si ce n’est pas une opération de communication, c’est un coup de force. C’est une décision cohérente avec ses convictions libertariennes», poursuit le professeur à l'Université de São Paulo.

 

Une décision politique?

 

La droite brésilienne reproche au juge Alexandre de Moraes d’abuser de ses prérogatives pour restreindre la liberté d'expression et prendre part à des procès politiques. Mais notre interlocuteur ne voit pas de parti-pris en faveur de la gauche dans la décision du magistrat de bloquer certains contenus.

 

«Les juges ont beaucoup renforcé leur rôle durant le mandat du président Jair Bolsonaro. […] Ces dernières années les institutions ont assez bien tenu au Brésil. C’est plutôt bon signe que les juges soient attaqués à la fois à droite et à gauche», assure-t-il.

 

Gauche et droite malmenées par les juges

 

Alexandre de Moraes est reconnu pour sa détermination à poursuivre les responsables de l’attaque de la Place des Trois Pouvoirs à Brasilia en janvier 2023 – événement souvent comparé à l’assaut du Capitole à Washington en janvier 2021. S’il est considéré comme un juge «de gauche», certains de ses collègues n’ont pas réservé un traitement beaucoup plus favorable à ce même camp dans un passé récent.

 

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Rappelons qu'en juillet 2017, dans le cadre du scandale Petrobas, Luís Inácio Lula da Silva a été condamné à neuf ans et demi de prison pour corruption et blanchiment d’argent. Une affaire qui a fait dire à bon nombre de représentants de la gauche – dont Lula au premier rang – que le système judiciaire brésilien était au service de la droite.

 

Par la suite, Lula a été emprisonné et déclaré inéligible en vue de l’élection présidentielle de 2018, avant d’être réhabilité en 2021. Il a été réélu président fin octobre 2022, empêchant Bolsonaro de garder le pouvoir. 

 

Une caste intouchable?

 

Notre interlocuteur insiste sur le grand pouvoir des juges, mais reconnait que le litige entre X et le Tribunal suprême s’inscrit dans un contexte plus large d’affrontement entre la gauche et la droite en Amérique latine. Le différend peut du moins être interprété de cette manière. 

 

Elon Musk appuie ouvertement Donald Trump dans sa reconquête de la Maison-Blanche et soutient de manière aussi décomplexée des présidents comme Javier Milei en Argentine, ce qui est très mal perçu dans les rangs de la gauche latino-américaine.

 

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Samedi prochain se tient d’ailleurs à Mexico l’édition mexicaine 2024 de la Conservative Political Action Conference (CPAC), où le président argentin prendra la parole aux côtés d’autres noms réputés de la droite, dont le fils du président Bolsonaro, le député fédéral Eduardo Bolsonaro. Libre Média sera sur place pour couvrir l’événement. 

 

«Au Brésil les juges sont régulièrement en conflit avec le Congrès, parce qu’ils prennent des décisions avec des arguments juridiques qui en France seraient vues comme des décisions politiques», souligne Hervé Théry, pour qui cette dynamique reste un mal nécessaire compte tenu de la corruption dans laquelle trempent trop de députés. «J’aimerais beaucoup que le parlement brésilien soit l’expression du peuple brésilien, mais ce n’est pas du tout le cas», déplore-t-il.