Roe c. Wade invalidé aux États-Unis: «les démocrates vont se battre»

La militante pour le droit à l'avortement Lia Marie Johnson manifeste devant la Maison-Blanche, le 4 juillet 2022 à Washington. Photo: Nathan Howard pour l’AFP/Getty Images

Mercredi le 6 juillet 2022, à 18:00

La Cour suprême des États-Unis a redonné le pouvoir aux États de légiférer sur l’avortement avec l’invalidation de l’arrêt Roe c. Wade. Quels impacts à court et moyen terme d’un tel renversement? Donald Cuccioletta livre son analyse à Libre Média.


Observateur de longue date de la société américaine, Donald Cuccioletta est historien et membre de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’Université du Québec à Montréal. 

Simon Leduc: Quelle est votre réaction face à la décision de la Cour suprême des États-Unis de renverser le jugement Roe v. Wade de 1973?

Donald Cuccioletta: «Tout d’abord, je m’attendais à une telle décision depuis des années. Les républicains ont mis en place une stratégie dans chaque État afin de limiter le droit à l’avortement.  

Dans certains États démocrates, le Parti républicain a lutté farouchement pour faire élire des membres de leur parti aux parlements locaux et aux postes de gouverneurs. Cette stratégie a permis de renforcer et d’imposer la position pro-vie du parti dans ces États.  

Cela fait une quinzaine d’années que le Grand Old Party utilise cette tactique pour faire avancer son agenda anti-avortement. Aujourd’hui, le Parti républicain est au pouvoir dans 37 États sur 50, ce qui va leur permettre de limiter le droit à l’avortement dans une majorité d’États de l’Union. 

L’autre élément important dans le succès républicain a été l’élection de Donald Trump à la présidence en novembre 2016. Durant son unique mandat, ce dernier a nommé trois nouveaux juges conservateurs à la plus haute cour de justice de l’Union. Cela a renforcé la majorité républicaine à la Cour suprême à six juges contre seulement trois progressistes. Ensuite, le jugement Roe c. Wade a été renversé par la majorité conservatrice à la Cour suprême. 

L’un des éléments les plus surprenants est l’inaction du Parti démocrate dans ce dossier, et ce, depuis des années. Malgré le fait que la Cour suprême était plus pro-démocrate il y a quelques années, les dirigeants démocrates n’ont rien fait pour arrêter l’initiative républicaine.  

Tip O’Neill était le président démocrate de la Chambre des représentants de 1977 à 1987 et il prétendait toute politique aux États-Unis était locale. Les démocrates ont oublié ce principe.  

Ainsi, ces derniers n’ont pas pensé que le pouvoir de légiférer sur l’avortement pourrait être remis aux États de l’Union. Pendant ce temps, dans les châteaux forts du GOP, ses dirigeants ont commencé à contester le droit à l’avortement à la Cour suprême État par État.  

De ce fait, ils se sont préparés pour remettre en question Roe c. Wade. Leurs adversaires démocrates sont restés silencieux face à cette situation. Les mouvements pro-choix ont donc mené la bataille pour le droit l’avortement sans l’aide des démocrates.  

Le jugement de la Cour suprême redonne le pouvoir aux États de légiférer en matière d’avortement.  C’est une victoire sur toute la ligne pour le Parti républicain et un fiasco énorme pour le camp adverse.» 

Quelles seront les plus graves conséquences de ce jugement pour l’accès à l’avortement aux États-Unis?

Donald Cuccioletta: «L’avortement sera de moins en moins accessible dans les États rouges. Les dirigeants républicains de ces États vont mettre en place des mesures pour le limiter. Alors, les résidentes de ces États devront se déplacer dans les territoires pro-choix afin de se faire avorter.   

Ce n’est pas toutes les femmes qui auront les moyens de faire le voyage ou de déménager dans un État démocrate pour obtenir ce service. En conséquence, l’accès à l’avortement dans les États du GOP va baisser drastiquement.» 

Que peuvent faire les mouvements pro-choix pour contre-attaquer?

Donald Cuccioletta: «Les organisations pro-choix devront faire pression sur le Parti démocrate afin que ce dernier participe à cette bataille. De plus, des manifestations pourraient avoir lieu dans les grandes villes américaines pour contester le jugement de la Cour suprême. Cet engagement aura aussi lieu sur la scène politique.  

Les démocrates vont se battre pour faire élire des députés pro-choix dans les parlements locaux et au Congrès américain. Cependant, ce sera une longue lutte pour le Parti démocrate et leurs alliés pro-choix.»