Le rêve d’un nouveau Paris multiculturel dans une colonie précaire

Série de textes

Pavillon de la Nouvelle-France. Domaine public.

Vendredi le 9 décembre 2022, à 12:30

À l’été 1610, l’établissement de Québec prenait timidement racine et les alliances franco-autochtones étaient plus solides que jamais. Les Mohawks avaient été découragés de s’aventurer dans la vallée du Saint-Laurent et une paix relative prévalait. 

 

Néanmoins, la Nouvelle-France continuait de faire face à toutes sortes de dangers. Chaque hiver constituait une menace mortelle pour ses habitants.

 

Une colonie dangereusement vulnérable

 

Chaque printemps apportait avec lui davantage de marchands et de pêcheurs qui percevaient les colons comme des rivaux et leurs dirigeants, comme des régulateurs embêtants. 

 

Alors que bien peu de marchands français croyaient à l’idée d’une colonie permanente dans un climat aussi nordique, les colonisateurs anglais voisins, établis en Virginie en 1607, la percevaient comme une menace à leurs intérêts économiques et géopolitiques. 

 

En 1613, cette hostilité ira jusqu’à la destruction commandée de Port-Royal et des établissements français en Acadie par une escadrille de flibustiers anglais. 

 

Le roi est mort

 

Cette précarité s’accentua d’un cran quand, en juillet 1610, un navire de France rapporta à Québec une nouvelle dévastatrice. Le 4 mai précédant, alors qu’il était au sommet de sa gloire, le roi Henri IV avait été assassiné par un fanatique qui lui reprochait sa politique de tolérance religieuse. 

 

Ce décès était un dur coup pour le rêve de Champlain alors que soudainement, il perdait son parrain et son protecteur et la colonie française, son plus puissant supporteur. 

 

La France était dorénavant gouvernée par la reine régente de confession catholique, Marie de Médicis, en attendant que son fils, Louis XIII, atteigne l’âge de maturité pour agir à titre de nouveau monarque. Elle détiendra les rênes du pouvoir jusqu’en 1617.

 

Marie de Médicis ne portait que peu d’intérêt envers l’Amérique, allant jusqu’à exclure le protestant Pierre Dugua de Monts, à titre de membre de sa «chambre» à Fontainebleau. 

 

À la fin de l’année 1611, la situation de la compagnie formée par ce dernier se fragilisa encore davantage. En l’absence d’un monopole royal, ses investisseurs se désistèrent et il dut racheter leurs parts, devenant ainsi l’unique propriétaire de l’habitation de Québec.

 

Au cours de cette période, même pour les plus enthousiastes, l’avenir de Québec laissait planer de sérieux doutes.

 

La structure complexe du pouvoir français

 

Malgré l’adversité, Champlain demeurait résolu à persévérer. Toutefois, dans la France du 17e siècle, il devait composer avec une structure du pouvoir des plus complexes en raison de sa fragmentation entre différentes instances d’autorité et des frontières floues qui existaient entre elles. 

 

Pour réaliser son rêve d’un Nouveau Monde en Amérique, Champlain nécessitait le soutien d’une foule hétéroclite d’acteurs, notamment: la couronne, l’Église catholique et ses ordres monastiques, de grands nobles, des ministres, des officiels de la cour, des parlements provinciaux et municipaux, des tribunaux, des marchands, des compagnies commerciales, des avocats et bien d’autres. 

 

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Dorénavant coupé d’un accès privilégié à la reine-régente, Champlain réussit néanmoins à rallier à sa cause plusieurs personnages clés afin d’organiser en France des centres de soutien à la colonie canadienne. 

 

En Amérique, son plan consistait à multiplier les nouvelles alliances avec les Premiers Peuples à l’ouest, en particulier les Wendats ainsi que les nombreuses nations algonquines qui vivaient au nord-ouest de la vallée laurentienne.

 

Élargissement des alliances franco-autochtones

 

En 1611 et 1613, Champlain entreprit deux brefs voyages dans la vallée du Saint-Laurent. Au cours de ces périples, il put explorer la région de Montréal et remonter la rivière des Outaouais, consolider ses liens établis avec les Wendats et des Algonquins et établir des relations cordiales avec plusieurs groupes nouvellement rencontrés.

 

À l’occasion de tabagies, Français et Autochtones festoyaient, parlementaient et troquaient des marchandises européennes contre des fourrures nord-américaines. 

 

Lors de telles sessions, Champlain ne réalisait pas de profit direct car il savait que la conduite du commerce avec les Premières Nations relevait bien plus que de simples transactions. 

 

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Au-delà du rituel d’échange, Champlain avait saisi une dimension fondamentale des sociétés autochtones: l’esprit de générosité par le jeu du don et du contre-don. Dans ce contexte, le commerce signifiait aussi faire la paix, pratiquer la diplomatie et instaurer des amitiés.

 

La stratégie de Champlain reposant également sur la communication interculturelle, ces moments étaient aussi l’occasion de s’échanger ou de récupérer les jeunes hommes qu’on confiait à l’autre camp pour apprendre sa langue et ses coutumes et ainsi, devenir des interprètes entre les groupes. 

 

Ce fut le cas notamment en juin 1611 sur l’île de Montréal, quand le jeune Nicolas de Vignau fut remis à des Algonquins de la rivière des Outaouais et quand les Wendats retournèrent Étienne Brûlé aux Français avant de récupérer leur fils Savignon qui venait de passer la dernière année en France.

 

Un nouveau Paris sur l’île de Montréal

 

Au milieu de ces événements, Champlain fut le tout premier Français à repérer, sur l’île de Montréal, le site de l’actuelle Pointe-à-Callières comme étant propice à un établissement colonial d’importance. 

 

Déjà défriché plusieurs générations auparavant par des communautés iroquoïennes à des fins de culture du maïs, il s’agira du même endroit que choisiront Paul de Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance en 1642 pour établir les bases de la future métropole. 

 

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Quant à la petite île adjacente que Champlain nomma Sainte-Hélène, elle ne manqua pas de lui rappeler l’île de la Cité au milieu de la Seine à Paris, considérée comme l’antique berceau de cette ville emblématique.

 

Selon l’historien français et spécialiste de la vie de Champlain, Éric Thierry, cette ressemblance géographique et la valeur stratégique du site inspirèrent Champlain au point de faire naître en lui l’ambition d’y bâtir «une bonne et forte ville». Rien de moins qu’un nouveau Paris habité par des Français et des Autochtones. 

 

Ce projet fut même reçu favorablement par le renommé chef de guerre algonquin Tessoüat qui vivait avec les siens sur la rivière des Outaouais ainsi qu’en 1616 par le chef wendat Darontal qui voyait d’un bon œil l’idée de venir y vivre près des Français. 

 

Toutefois, le rêve d’un nouveau Paris multiculturel sur l’île de Montréal restera lettre morte alors que de son vivant, Champlain ne trouvera ni les fonds ni les ressources nécessaires à sa réalisation. 

 

La compagnie du Canada

 

À l’automne 1613, de retour de son dernier voyage en Amérique, Champlain poursuivit son labeur acharné en fondant un nouveau groupe d’investissement nommé la «Compagnie du Canada». 

 

Celle-ci réunissait des marchands de Rouen et de Saint-Malo sous le parrainage d’un nouveau vice-roi pour la Nouvelle-France, Henri de Bourbon, prince de Condé et cousin du jeune roi Louis XIII. 

 

Quant à Pierre Dugua de Monts, écarté des cercles du pouvoir royal après avoir dirigé avec dévouement l’entreprise coloniale durant 10 ans, il accepta d’agir à titre de simple investisseur. 

 

Dans cette nouvelle configuration, sous les auspices du prince de Condé, Champlain détenait dorénavant les rênes du développement de la présence française dans la vallée du Saint-Laurent.