Les Français en Acadie (1604-1607), une colonie éphémère et humaniste

Série de textes

Carte de la Nouvelle-France dédiée au Conseiller du Roi Jean-Baptiste Colbert avec indication de l'Acadie (XVIIe siècle). Photo: domaine public.

Mardi le 6 septembre 2022, à 13:30

Dans le cadre de sa série de textes, notre chroniqueur histoire Marco Wingender revient sur le projet franco-autochtone en Acadie. 

 

En 1603, la Grande Tabagie de Tadoussac avait permis à la couronne française d’aligner sa stratégie d’affirmation sur le territoire de la Nouvelle-France à partir d’une politique d’alliance reconnaissant la souveraineté des Premières Nations.
 

Nouveau monopole, nouvelle expédition

 
Décédé en mai 1603, le détenteur du monopole royal de la traite des fourrures, Aymar de Chaste, fut succédé par Pierre Dugua de Monts. 
 
Humaniste de famille noble et soldat ayant combattu pour le roi, il était un homme de moyens, capable de travailler avec les plus importants investisseurs de France. 
 
Refroidi par le climat rigoureux du Saint-Laurent, de Monts proposa à Henri IV la colonisation d’un lieu plus tempéré: l’Acadie. 
 
À cette époque, cette région correspondait aux deux rives de la baie de Fundy et aux territoires de ce qui constitue aujourd’hui la Nouvelle-Écosse, le Nouveau-Brunswick et une partie du Maine.
 
Après avoir rallié des marchands à son projet malgré la jalousie que suscitait son monopole, de Monts organisa sans tarder une nouvelle expédition vers le Nouveau Monde. 
 
Dans le groupe assemblé, on retrouvait Samuel de Champlain et le commandant François Pont-Gravé, plusieurs nobles et gentilshommes, quelque 120 travailleurs recrutés pour leurs compétences techniques ainsi que des ouvriers non qualifiés. 
 
Leur mission consistait à ériger un avant-poste impérial permettant d’explorer la région en vue d’identifier des sites propices à l’établissement de familles françaises. 
 
Le 8 mai 1604, après une traversée rapide de l’Atlantique de moins d’un mois, les Français atteignirent l’Acadie. Parcourant la baie de Fundy, ils se dirigèrent vers une rivière profonde qu’ils nommèrent Saint-Jean. 
 
À son embouchure, une île apparut à de Monts et Champlain comme un site accueillant et «facile à fortifier». 
 
Ils la baptisèrent l’île Sainte-Croix et après inspection, ils décidèrent d’en faire leur premier site de colonisation au nom de la France. Aussitôt, les hommes se mirent à l’ouvrage. 
 

Un hiver fatal 

 
À la tombée de l’hiver, sous des vents cinglants qui balayaient sans cesse l’île, les températures chutèrent. La rivière gela et en raison d’une barrière impénétrable de blocs de glace formés par les marées, les Français se trouvèrent rapidement isolés de la terre ferme.
 
Frigorifiés et tentant de survivre sur de maigres rations de légumes séchés et de viande salée, les hommes s’affaiblirent au point de voir apparaître les symptômes du scorbut. Malheureusement, depuis l’époque de Cartier, la mémoire du remède contre cette maladie s’était évanouie.
 
Au milieu de la saison froide, la mort commença à frapper. Des 79 colons sur l’île, 35 périrent et 20 autres passèrent bien près. À l’arrivée du printemps, pas plus de 11 Français étaient toujours en bonne santé. 
 

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De Monts et Champlain avaient fait un choix de site désastreux. Les deux hommes apprirent de leur terrible erreur et demeuraient résolus à persévérer en Acadie, mais cette fois dans un endroit plus hospitalier. 
 

La fondation de Port-Royal

 
Au printemps, bénéficiant de forces fraîches venues de France, de Monts fit démonter l’habitation française pour la relocaliser de l’autre côté de la baie de Fundy, sur le site qui deviendra Port-Royal. 
 
Dans cette région, les Mi’gmaq étaient des plus amicaux, aspirant à des relations commerciales étroites avec les Français. 

Le fort de Port-Royal prit forme rapidement et vers la fin de l’été 1605, de Monts retourna en France alors que des marchands rivaux menaçaient son monopole à la cour royale. 
 
En son absence, il laissa la colonie entre les mains de Champlain et Pont-Gravé. 
 
L’hiver suivant, malgré des conditions plus clémentes que l’année précédente, le scorbut frappa encore durement. Parmi les 45 hivernants, douze moururent de cette maladie terrible. 
 
Les Français durent patienter jusqu’à la fin du mois de juillet suivant avant de voir débarquer en renfort une cinquantaine de colons avec des ravitaillements dont ils avaient cruellement besoin ainsi qu’un nouveau gouverneur, Jean de Poutrincourt. 
 
Homme de la Renaissance, il exposa sa vision d’une entreprise coloniale viable et édifiante. 

 

L’art à l’avant-plan

 
Aux côtés de Poutrincourt se trouvait un autre personnage remarquable: Marc Lescarbot, un poète, un compositeur de théâtre et un érudit imprégné de valeurs humanistes. 
 
Le 16 novembre 1606, au retour d’un très pénible voyage d’exploration sur les côtes du Maine, Poutrincourt et ses hommes furent accueillis par une scène étonnante. 
 
Une pièce de théâtre, spécialement écrite par Lescarbot pour cette occasion, était présentée sur l’eau par 11 comédiens déguisés, musique classique en trame de fond. 
 
Des Mi’gmaq étaient là aussi, certains à bord de canots pour admirer le spectacle à leur grand plaisir.
 
Lescarbot avait intitulé sa pièce Le Théâtre de Neptune, la toute première présentée en Nouvelle-France. Proclamant l’excellence de la culture française, elle traite des Premières Nations avec respect et se termine en représentant les Français vivant en paix avec elles.
 
L’art occupait une place importante dans la vie de Port-Royal. Poutrincourt ajouta son grain de sel avec ses propres compositions de musique classique qu’on jouait lors des jours saints.  

 

L’Ordre du Bon Temps

 
À l’hiver 1606-1607, Champlain apporta sa contribution en fondant l’Ordre du Bon Temps, une société gastronomique dont le but était d’enrichir la vie de la colonie.
 
À toutes les deux semaines, chaque homme de la confrérie avait la responsabilité d’aller chasser ou pêcher et d’en rapporter des délicatesses culinaires qu’il offrait aux autres. Champlain croyait que le scorbut pouvait ainsi être évité par l’exercice, un bon moral des troupes et un régime de viande fraîche. 

 

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Encourageant la courtoisie et le soutien mutuel parmi ses membres, cet ordre s’avéra un brillant succès.
 
Les communautés mi’gmaq voisines faisaient aussi partie intégrante de ces rendez-vous, contrairement aux «rangs inférieurs» parmi les colons français qui n’y étaient pas invités. 
 
L’humanisme classique des dirigeants coloniaux français reconnaissait certes l’humanité des Autochtones, mais pas celle de leurs propres subalternes. Face aux premiers, ils espéraient les convertir au christianisme et cohabiter avec eux.
 

Des relations cordiales et réciproques

 
L’une des clés du succès de Port-Royal était la qualité des relations établies avec les Premiers Peuples de l’Acadie, notamment les Abénakis, les Wolastoqiyik (Malécites) et bien sûr, les Mi’gmaq.
 
Français et Autochtones s’invitaient mutuellement à l’occasion de tabagies semblables à celle tenue à Tadoussac. Lors de ces événements, les Français adoptaient les coutumes festives de leurs hôtes et fumaient avec eux.
 
Les Français confièrent aussi aux Premières Nations certains de leurs jeunes hommes provenant parfois des plus hauts rangs afin d’apprendre leurs langues et leurs modes de vie. Ces jeunes intrépides sautèrent à pieds joints dans l’aventure qui s’offrait à eux.
 
Quant à Champlain, il nourrissait activement ses liens avec les Premières Nations. Plus que tout autre colonisateur européen en Amérique, il partait à leur rencontre sur leur propre terrain et les visitait accompagné d’un ou deux compagnons. 
 
Il forma ainsi des relations amicales avec plusieurs chefs, notamment Bessabez (Pentagouet) et Secoudon (Wolastoqiyik). 
 
La plus importante de ces relations fut tissée avec un chef mi’gmaq hautement estimé des Français, Membertou, qui vivait à proximité de Port-Royal. Presque tous les observateurs écrivirent qu’il était un homme de grande influence aux attributs exceptionnels, chef d’une tribu prospère de plus de 400 âmes. 
 
Un modèle financier mis en échec 
 
Le 24 mai 1607, les habitants de Port-Royal aperçurent au large un petit vaisseau français qui s’amenait. Son commandant avait en sa possession une lettre signée par de Monts et porteuse d’une bien mauvaise nouvelle: sa compagnie avait échoué en raison d’investisseurs qui l’avaient fraudée.
 

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En juillet, les colons se firent donner l’ordre de fermer la colonie et embarquèrent à bord des vaisseaux qui les ramèneraient à la maison. 
 
Les dirigeants décidèrent quant à eux de rester quelques semaines de plus, soit jusqu’à la récolte des cultures de céréales et pour faire leurs adieux à leur ami Membertou, qui s’était absenté.
 
À son retour, les derniers Français se préparèrent à partir. Membertou et les siens furent attristés de les voir les quitter de la sorte. Il y eut des larmes et des pleurs. 
 
Les Mi’gmaq s’engagèrent à protéger l’établissement colonial, une promesse qui fut rigoureusement respectée. 
 
Malgré l’échec financier de Port-Royal, les dirigeants de la colonie avaient le sentiment que quelque chose avait véritablement réussi avec les Premières Nations, entre eux et sur le territoire lui-même. Ils demeuraient déterminés à établir une autre colonie qui, cette fois, serait durable. 
 
Mais pour ce faire, ils avaient d’abord des problèmes urgents à régler.