Anne-Laure Bonnel: ma part de vérité

Sur le terrain en Ukraine

Près de Donetsk, Anne-Laure Bonnel tient une «mine-feuille», un engin explosif utilisé par les forces ukrainiennes contre les Russes, mais responsable de plusieurs amputations de civils dans le Donbass. Photo: Anne-Laure Bonnel/Libre Média.

Samedi le 19 novembre 2022, à 11:30

En 2014, je découvre une guerre civile qui ne dit pas encore son nom. Commence alors à m’obséder le besoin de comprendre ce qui se joue.

 

Alors que le mouvement du Maïdan entraîne à Kiev, fin 2013, l’arrivée d’un nouveau gouvernement «pro-européen», une insurrection éclate dans la région du Donbass, à l’est du pays. 

 

Face à ce gouvernement qui les inquiète, les villes de Donetsk et de Lougansk, frontalières de la Russie, s’autoproclament Républiques autonomes. 

 

Quelques mois plus tard, le gouvernement de Kiev répond par la force et bombarde massivement les deux régions. Le conflit fait plus de 10 000 morts en onze mois.

 

L'est et l'ouest de l'Ukraine se déchirent. Un côté estime que Maïdan provoque un coup d'État anticonstitutionnel soutenu par l'Occident, l'autre côté estime que le Donbass est une région de terroristes soutenue par la Russie. En réalité, aucun des deux camps n'a complètement tort. Chaque côté sera soutenu aussi bien par les Occidentaux que par la Russie. 

 

Retour à la guerre froide

 

Influence internationale, ingérence, l'Ukraine devient le centre d'une partie d'échecs où les États-Unis et la Russie s'observent. Un retour à la guerre froide. 

 

Des responsabilités partagées. Une Ukraine sous influence qui n'a en réalité aucune souveraineté depuis 1991. L'absolu, l'altruisme, les idéaux n'existent pas en période de guerre: tout est à relier au passé et aux ambitions des États. 

 

Les États-Unis soutiennent très ouvertement l'Ukraine depuis 2004, les Russes s'agacent, les civils en paieront le prix. Oser le dire. Il faut regarder l'Histoire en face. Pour chacun des deux camps, il s'agira donc de gagner ou de perdre. Aucun ne restera stationnaire, car cela serait s’avouer vaincu.

 

Une guerre entre Russes et Américains qui renaît de ses cendres, nous voici entrés dans l'après-guerre froide. Comprendre donc. Et sans cesse, je reviens dans cette zone, le Donbass, car je sais qu'ici se joue le début du 21ème siècle. Le monde bascule à tous les niveaux. 

 

Huit ans de guerre où chacun s'est préparé à l'affrontement, au cas où, et c'est réussi. Oui, la boucherie que tous pronostiquaient aura lieu. Les tranchées, les drones, les armements ne laisseront aucune chance aux soldats qui défendent chacun une conception d'un monde qui nous échappe depuis nos canapés. 

 

Huit ans trop tard

 

Et, dans mon cœur et mes pensées, les accords de Minsk me couvrent d'amertume. Tout cela aurait pu être évité. Nous avions huit ans pour éviter le grand carnage. 

 

Je me méfie de ceux qui se font les défenseurs d'une cause qu'ils découvrent en 2022 alors qu'il fallait agir dès 2014. Les résistants des dernières heures. Les redresseurs de torts soumis à leur impulsion plutôt qu'aux principes de l'Histoire n'ont d'intérêt que dans leur incohérence et leur inutilité. 

 

La guerre et la paix. La mort et la vie. Les concepts que l'on associe dans les pourparlers n'ont que peu de place lorsque l'on visite un hôpital proche d'une ligne de front, que l'on entend les sifflements des balles, des obusiers, des missiles, des drones.

 

Dès 2015, je voulais montrer les désastres de la guerre, ramener les images. Paysages lugubres sillonnés pendant des heures sans croiser âme qui vive. 

 

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Des âmes en errance. Les banques et les mines fermées, et les magasins vidés, les plus jeunes qui ont fui ou sont au front, ne laissant derrière eux que les personnes âgées qui ne touchent plus ni salaires ni retraites. Dans certaines villes, il n'y a plus ni gaz ni électricité.

 

Dès 2014 à Amrosveka, une ancienne ouvrière dans la soixantaine assise à la table d’une cantine populaire me chuchotait: «Ici aussi on a tué une vieille dame». Depuis juillet 2014, elle ne touche plus de retraite, elle boit de l’eau pour se couper la faim. Son appartement a été pillé. «Dès que tu entends un bruit quelque part, un bout de ferraille ou le vent qui souffle, on se dit que les bombardements reprennent. Cette peur ne s’en va jamais».

 

Le bal des naïfs 

 

En 2022, on découvre la guerre en direct à la télévision. Et on découvre que dans toutes armées du monde on pratique le pillage, la torture, les enlèvements, les viols.

 

Pensions-nous que la guerre était propre? Quelle naïveté. Tous les militaires vous le diront: la guerre est une boucherie où les exactions sont le lot de nombreux soldats. Pas tous, mais nombreux les pratiquent. 

 

La peur, la vengeance, la folie, le besoin de renseignements, la faim: tout concourt à des comportements ignobles ou d'une rare bravoure. Dans une guerre, le pire et le meilleur chez l'homme se font face. 

 

Un courage rare dont peu de civils seraient capables et une violence sanguinaire que nous reverrions de ne jamais rencontrer. 

 

La guerre, ce n'est pas un jeu sans victimes. Les armées le savent. Et nous, nous l'avons oublié. Pourquoi? L’enfer existe. Il est ici-bas. Dans mes pérégrinations, j’ai pu le contempler dans la guerre du Donbass.

 

L’enfer des hommes 

 

L’univers de la guerre est indescriptible. Il se fait voir par des hurlements, des murs qui s'écroulent sur des corps, des peines, des morts. Beaucoup de morts. Trop de morts abattus par leurs compatriotes. Une guerre où du jour au lendemain, un pays se déchire. 

 

Il faut y être allé et y avoir passé du temps pour ressentir l’ampleur de la violence, de la déroute humaine, de la douleur qui s’y dissimule. 

 

J’ai encore en mémoire les visages de ces hommes avec qui je me suis assise sur un banc et qui sont morts sous mes yeux quelques minutes plus tard. Un obus. Des pleurs. La panique. Des hommes auprès de qui j’ai tenté de comprendre la brutalité d'un combat. 

 

Les abris anti-bombardement deviennent un instrument de torture dans lequel n’importe quel mammifère s’automutile après quelques heures. Et y habitent pendant des mois des êtres humains ou parfois, ce qu’il en reste.

 

J’ai vu l’enfer. J’ai regardé le désespoir le plus total. On fait quoi maintenant?

 

On pousse à la négociation ou on laisse les gens mourir?

 

Les hôpitaux qui manquent de lits. Qui manquent de tout.

 

Les cimetières devenus inaccessibles. On ne dit plus au revoir à ses morts.

 

Le pays déchiré en deux pour des décennies en plein cœur de l'Europe.

 

Des familles divisées qui ne parviendront pas à se pardonner.

 

Des corps mutilés à vie.

 

Des mensonges politiques depuis fort longtemps.

 

Une corruption qui gangrène tout.

 

Une guerre géopolitique instrumentalisée. 

 

Une Union européenne naïve et complice par son silence. 

 

La sagesse du terrain 

 

On fait quoi maintenant? Je ne prétends pas établir de théories complexes. Je peux néanmoins m'appuyer sur des expériences concrètes.

 

Je vois ce qui se passe, j'écoute les diplomates, les experts, les politologues de nombreux pays à ce jour. 

 

Et j'en déduis qu'avant de plaquer nos modèles, nous devrions faire preuve d'humilité, prendre le temps de bien contextualiser sur le plan géopolitique sur ce qui se trame ici depuis 1994. 

 

Et se montrer prudent pour mieux comprendre les situations et adapter notre action afin d'éviter ainsi qu'elle ne devienne contre-productive. Dialoguer et négocier est urgent.

 

Une chose est de réfléchir au calme dans les bureaux à l'ONU, la réalité du terrain en est une autre.

 

Elle n'est pas ce que voient de très loin les observateurs calfeutrés dans de gros 4X4 climatisés ou bien chauffés. Je parle de réalités concrètes, de ces gamins que les médecins militaires rencontrent terrorisés à vie par les bombardements. 

 

Les décisions vite prises doivent toujours s'accompagner de prudence et d'humilité.