Nous semblons croire qu’une guerre de haute intensité ne peut avoir lieu sur notre territoire, comme si nous vivions une époque post-historique. Pourtant, les risques d’un conflit nucléaire augmentent.
Faire exploser un gazoduc russe terré au fond de la mer Baltique en pleine guerre d’Ukraine est-il un acte de guerre?
Voilà la question qui en troublera plusieurs après les allégations récentes du journaliste américain et récipiendaire du prix Pulitzer, Seymour Hersh, qui affirme qu’en septembre dernier, alors que l’invasion russe de l’Ukraine faisait déjà rage, les États-Unis, sous les ordres explicites du président Joe Biden, auraient saboté Nord Stream 1 et 2 avec des engins explosifs, ce gazoduc d’importance stratégique approvisionnant l’Europe en gaz naturel russe.
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Si ces allégations s’avèrent véridiques et que les États-Unis et ses alliés otaniens ont posé un geste qui risque fortement d’être interprété par la Russie comme un acte de guerre, une question s’impose dans le cadre de la guerre en Ukraine: jusqu’où ira l’Occident face à la Russie?
Une escalade sans fin?
Les révélations du sabotage de Nord Stream surviennent au moment même où le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, visite les capitales des puissances européennes, Paris et Londres, dans sa quête perpétuelle de nouveaux systèmes d’armements occidentaux pour contrer l’invasion russe.
Cette nouvelle survient également alors que les pays de l’OTAN, notamment le Canada, les États-Unis et le Royaume-Uni, ont récemment accepté de livrer des chars d’assaut à l’Ukraine, une décision déjà jugée comme ayant «franchi une ligne rouge» par la Russie, augmentant davantage les tensions entre ce pays et l’Occident.
Ces chars ne font que s’ajouter à une panoplie de systèmes d’armements «prêtés» à l’Ukraine depuis le début du conflit et valant des milliards de dollars, ces systèmes étant responsables de lourdes pertes au sein des troupes russes.
En plus des livraisons massives d’armes, l’Occident a aussi confisqué les réserves de la Banque centrale russe détenues à l’étranger (or, devises étrangères, etc.) en plus de plusieurs milliards de dollars d’actifs détenus par des particuliers russes et des sanctions économiques sévères imposées à la Russie dans l’espoir que l’économie de ce pays s’effondre.
Tout ça avant même le sabotage de Nord Stream, qui reste tout de même à confirmer.
On peut donc se demander où se terminera cette escalade des moyens utilisés par l’Occident contre la Russie alors que Zelensky demande maintenant des avions de chasse et des missiles à longue portée pouvant frapper profondément dans le territoire russe.
Quelle Guerre froide?
Plusieurs grands noms de la Guerre froide, comme l’universitaire John Mearsheimer et le regretté George Kennan, diplomate américain et russophile ayant prédit la chute de l’Union soviétique, avaient prévenu que l’expansion de l’OTAN vers l’Est jusqu’aux frontières de la Russie serait perçue par Moscou comme une intrusion occidentale, ou même que le Kremlin n’accepterait jamais l’indépendance ukrainienne, encore moins que ce pays rejoigne l’OTAN.
Une telle prudence se basait évidemment sur la menace permanente d’une Guerre froide se transformant en guerre nucléaire aux conséquences apocalyptiques entre les États-Unis et la Russie, les deux puissances possédant un arsenal constitué de milliers d’ogives nucléaires.
Malgré cela, l’offensive médiatique antirusse diabolise ce pays comme étant l’ennemi de la modernité et de la démocratie alors que les appels à peine masqués pour une intervention directe par les troupes de l’OTAN contre les forces russes se font entendre de façon croissante, peu importe les risques élevés d’une escalade qui pourrait mener à l’usage d’armes nucléaires.
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Ceci ne laisse que très peu d’espace de manœuvre pour une entente acceptable pour les Russes et les Occidentaux, les deux camps ne jurant que par la victoire totale sur le champ de bataille ukrainien.
Autant dire que les leçons qui ont permis d’éviter un échange nucléaire lors de la Guerre froide ont été oubliées.
D’un conflit régional à un conflit mondial
À en juger par la propagande russe, il est évident que le Kremlin conçoit maintenant le conflit ukrainien comme étant intrinsèquement une guerre contre l’Occident et son impérialisme libéral.
Si le conflit ukrainien a peut-être pris initialement la forme d’un conflit régional au sein des régions limitrophes à la Russie et l’Ukraine, cette guerre a depuis longtemps dépassé les frontières du Donbass et risque fortement de déborder jusqu’au détroit de Taïwan.
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Après tout, la Chine a récemment exhorté les États-Unis à cesser ses livraisons d’armes à l’Ukraine alors que les États-Unis imposent des restrictions sévères sur les exportations de semiconducteurs vers la Chine, un élément technologique essentiel à toute économie moderne, sans mentionner l’incident diplomatique créé par l’apparition de «ballons d’espionnages» chinois dans l’espace aérien américain ces dernières semaines.
Un axe entre les grandes puissances se dessine de la ligne de front en Ukraine jusqu’au détroit de Taïwan. Aucune des grandes puissances impliquées ne semble vouloir faire la moindre concession dans l’espoir d’abaisser les tensions, préférant la surenchère des postures rigides et bellicistes dans l’espoir de faire fléchir le camp adverse en premier.
Amnésie occidentale
La montée en sévérité des actions occidentales contre la Russie trahit un état d’esprit d’une civilisation qui traverse une période historique inédite psychiquement.
Nous nous sommes habitués à mener des «guerres du sable» aux quatre coins de la planète contre des adversaires limités aux techniques de guerre asymétriques sans que cela affecte notre quotidien au-delà des cycles médiatiques et quelques attentats terroristes, qui, malgré leur violence, ne ressemblent en rien aux dommages infligés par les grandes guerres ayant ravagé le continent européen au 19e et 20e siècle.
Après 30 ans à penser que la guerre se limite à nos écrans, soit depuis l’Opération Tempête du désert en 1991 et après 20 ans de conflit en Irak et en Afghanistan, l’homme occidental moyen en est venu à s’habituer à concevoir la guerre comme un événement se produisant en temps de paix, sans grandes menaces, sans rationnement, sans entraves réelles à son consumérisme et à son «épanouissement», comme si la guerre ne pouvait prendre place que dans «ces pays-là», loin de nous.
Alors que certains commentateurs et analystes s’emballent à l’idée d’une guerre directe contre la Russie tout en rêvant de renverser Poutine et de décortiquer l’Empire russe pour y imposer la démocratie et l’économie de marché, ce qui a échoué lamentablement en Irak et en Afghanistan, rappelons-le, il faut peut-être reconnaître que l’Occident souffre de myopie, d’un faux sentiment de sécurité permanente et d’une naïveté infantile.
Nous semblons croire que la guerre de haute intensité ne peut plus s’inviter sur notre territoire, comme si nous vivions sur une terre sacrée de la posthistoire. Nous semblons avoir assimilé l’idée que nous avons réellement accédé à une période où la démocratie libérale et la mondialisation ne peuvent que triompher de tout obstacle.
Jusqu’où irons-nous?
Dans la foulée des actions prises par les puissances européennes et américaines, les allégations de sabotage du gazoduc russe par un commando américain, s’il s’avère véridique ou non, nous forcent à nous demander jusqu’où nous sommes prêts à contribuer à la montée des tensions au sein du conflit ukrainien.
Si la Russie mène une offensive massive au courant des prochains mois et met en déroute les forces ukrainiennes, sommes-nous prêts à envoyer les forces de l’OTAN pour éviter une défaite ukrainienne significative en entrant directement en conflit avec la Russie, risquant une montée des tensions nucléaires?
À l’inverse, est-il possible de concevoir le commencement de négociations de paix avant une potentielle reprise du territoire ukrainien occupé par les forces russes?
Encouragerons-nous les forces ukrainiennes à pousser jusqu’en Crimée si l’occasion se présente, anticipant une réaction forte de la part de la Russie qui n’a aucune intention de se départir de ce qu’elle considère comme étant une partie de son territoire national et habité principalement par des Russes?
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Pouvons-nous penser à une paix possible si les forces ukrainiennes reprennent le Donbass, mais pas la Crimée?
Ultimement, dans un conflit direct, sommes-nous prêts à utiliser l’arme nucléaire pour sauver Kiev, peu importe qui l’utiliserait en premier, sachant que la réplique russe contre l’Occident sera tout aussi nucléaire?
Dans un monde marqué par le retour du tragique, il est temps que nous repensions la grande stratégie occidentale dans un contexte où les conséquences ne se limiteront pas à une retraite humiliante d’un pays sous-développé cette fois-ci.













