Un référendum sur l’avenir de la neutralité suisse

Une manifestante brandit une pancarte proclamant «La neutralité est notre force» devant le Parlement suisse, à Berne, le 29 août 2026. Photo: Fabrice COFFRINI pour l'AFP.

Lundi le 14 septembre 2026, à 13:20

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Un référendum sur l’avenir de la neutralité suisse
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Fragilisée par le rapprochement avec l’OTAN et les sanctions contre la Russie, la neutralité suisse sera soumise au verdict des électeurs le 27 septembre. Un choix qui touche au cœur de l’identité helvétique. Reportage.

 

La neutralité suisse, fragilisée, doit-elle s’appuyer sur de nouvelles garanties? C’est la question à laquelle sont appelés à répondre plus de cinq millions d’électeurs helvètes, le 27 septembre prochain.

 

À Genève, les affiches pour le «oui» ou pour le «non» envahissent les places et le sujet figure désormais en tête des conversations, d’autant que le matériel de vote vient d’arriver dans les boîtes aux lettres.

 

La neutralité jusqu’aux frontières de l’Ukraine?

 

Reconnue internationalement en 1815, la neutralité est une affaire identitaire pour la Confédération. Il en va aussi des finances et de l’influence de cet État, dont le statut se révèle particulièrement attractif pour tous ceux qui organisent la marche du monde. Mais le statu quo pluriséculaire a volé en éclats en 2022 avec le conflit russo-ukrainien.

 

Les explications du Conseil fédéral envoyées aux électeurs débutent d’ailleurs par cette étonnante remarque: «En accord avec sa neutralité, la Suisse collabore avec d’autres États pour renforcer sa sécurité. Elle peut aussi reprendre des sanctions, et soutenir ainsi l’ordre international. Par exemple, lorsque la Russie a enfreint le droit international en attaquant l’Ukraine, la Suisse a repris la plupart des sanctions de l’UE.»

 

Des partisans de l’initiative sur la neutralité remettent quelque 140 000 signatures à la Chancellerie fédérale, à Berne, le 11 avril 2024. Photo: Fabrice COFFRINI/AFP.

 

 

Catherine, citoyenne genevoise, se dit «extrêmement surprise et choquée par cette formulation» et soulève une incohérence:

 

«Pourquoi, à ce moment-là, ne pas agir de la même façon vis-à-vis d’Israël? Si le Conseil fédéral sanctionne les uns et pas les autres, il n’y a pas d’objectivité et il s’agit d’une décision politique. Le peuple suisse ne lui a pourtant donné aucun mandat en ce sens.»

 

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Les Conventions de La Haye de 1907 encadrent les obligations des États neutres et leur interdisent notamment de prendre part aux hostilités ou de fournir directement une assistance militaire aux belligérants. En reprenant les sanctions européennes contre la Russie, la Confédération s’est donc aventurée, aux yeux des partisans de l’initiative, sur un terrain incompatible avec sa tradition de neutralité.

 

La tentation euro-atlantiste

 

Michelle Cailler, juriste et cofondatrice de la Fondation Themisia Gioia, engagée en faveur de l’initiative sur la neutralité, considère que «depuis 1992 et le rapprochement avec l’Union européenne, la Suisse n’est déjà plus neutre». Elle ajoute qu’en 2002, «le vote en toute discrétion de la loi sur les embargos a renforcé cette dynamique».

 

Dénonçant des «glissements successifs», elle rappelle à Libre Média qu’en 1996, le pays a adhéré au «Partenariat pour la paix» de l’OTAN, une coopération qui aurait donné lieu à 36 exercices militaires conjoints en 2025. «On est bien loin de la neutralité», commente-t-elle avec amertume.


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C’est de ce constat qu’est née l’initiative visant à réaffirmer, dans la Constitution, le statut de neutralité de la Confédération. Lancée par le comité interpartis Pro Suisse, elle a été déposée à la Chancellerie fédérale le 11 avril 2024. Ayant recueilli plus de 130 000 signatures, elle a été soumise au vote du corps électoral.

 

L’initiative propose d’inscrire plusieurs principes dans la Constitution helvétique: une neutralité perpétuelle et armée; la non-participation à une alliance militaire et l’interdiction de la soutenir; l’interdiction de prendre des sanctions contre un État belligérant, sauf celles décidées par l’ONU; et une action médiatrice dans le cadre des conflits internationaux.

 

Une initiative transpartisane

 

Point notable: l’inquiétude entourant les récentes évolutions géostratégiques de la Suisse dépasse les clivages traditionnels.

 

Au Parlement, les partis de gouvernement de gauche comme de droite ont certes voté contre le texte. Mais la gauche et la droite «hors les murs» ont fortement investi le sujet, considérant, comme Michelle Cailler, que «les Suisses imaginent la neutralité acquise, sans percevoir les renoncements successifs qui la menacent aujourd’hui».

 

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Au sein du Parti suisse du travail, certains considèrent également que les sanctions constituent des «guerres économiques meurtrières», frappant en premier lieu les populations marginalisées.

 

Michelle Cailler alerte pour sa part sur «le risque d’implosion» de la Suisse en cas d’abandon de sa neutralité: «Dans une confédération hétéroclite, l’unité repose sur cette singularité. Nous avons aussi un rôle de réconciliation à jouer sur le plan international.»

 

Conjurer le scénario de la défaite

 

Pour l’heure, les enquêtes d’opinion prédisent toutefois un rejet du texte. En août, un sondage GFS Bern réalisé pour la Société suisse de radiodiffusion donnait le «non» gagnant à 54%, contre 42% pour le «oui».

 

L’écart était encore plus important dans un sondage Tamedia–20 Minuten, réalisé auprès de 13 000 personnes: 62% des répondants se prononçaient contre l’initiative, contre 36% en sa faveur.

 

Les partisans de l’initiative jettent donc toutes leurs forces dans la dernière ligne droite. Depuis plusieurs semaines, Michelle Cailler multiplie les conférences et les entrevues. Catherine, elle, se montre inquiète:

 

«Il y a une telle manipulation, orwellienne, que les gens peuvent facilement tomber dans le piège. Comme si la guerre était liée au fait qu’on est neutre. C’est un renversement de logique complet. Les Suisses ne peuvent pas imaginer que le Conseil fédéral leur ment et les manipule.»

 

Toutes deux s’accordent sur le clivage d’arrière-plan: l’adhésion «rampante» de la Confédération à l’Union européenne.

 

«La Suisse est en train d’être vendue petit à petit à l’Europe, déplore Catherine. Si nous perdons la neutralité qui nous permet de nous asseoir à la table des négociations, nous deviendrons un confetti de neuf millions d’habitants sur la scène internationale.»