La situation est loin de s’améliorer en Haïti, où des gangs armés proches du pouvoir sèment la terreur et la désolation. Selon le politologue Roromme Chantal, seule une intervention de la communauté internationale pourrait rétablir l’ordre.
Rien ne va plus dans la perle des Antilles. Depuis quelques semaines, les médias font état d’affrontements de plus en plus récurrents entre gangs rivaux dans la capitale.
Selon les Nations unies, près de 500 personnes ont été blessées, sont mortes ou ont été portées disparues entre le 15 et le 25 juillet durant les combats à Cité Soleil, l’un des quartiers les plus défavorisés et dangereux de Port-au-Prince.
L’organisation déplore aussi «de graves incidents de violences sexuelles à l’encontre des femmes et des filles».
«Gangstérisation accélérée du pays»
Politologue à l’Université de Moncton, Roromme Chantal explique que le recours aux gangs armés est devenu systémique depuis l’entrée en fonction de Jovenel Moïse en 2017, un président assassiné en juillet 2021 par un commando composé en majorité de Colombiens.
Toute la lumière n’a pas encore été faite sur cette nébuleuse affaire. C’était la cinquième fois qu’un président haïtien en exercice était assassiné depuis l’indépendance du pays en 1804.
Toute la lumière n’a pas encore été faite sur cette nébuleuse affaire. C’était la cinquième fois qu’un président haïtien en exercice était assassiné depuis l’indépendance du pays en 1804.
«Nous avons assisté à un phénomène de "gangstérisation" accélérée du pays par l’action même du gouvernement en place. Ce gouvernement a décidé de s’appuyer sur ses propres gangs armés afin d’assurer les arrières du pouvoir alors qu’il faisant face à un grand mouvement de contestation», analyse le professeur de science politique.
Dans un contexte de grande rareté du carburant, les gangs rivaux appelés G9 et G-Pèp «s’affrontent pour le contrôle du plus fameux bidonville de Port-au-Prince, car c’est là que se trouvent les infrastructures pétrolières».
Le contrôle de cette zone névralgique permet ainsi de s’assurer d’un certain monopole.
«Quand vous contrôlez cette région, vous contrôlez les nerfs vitaux de la région métropolitaine. […] Non seulement on se bat pour arriver à contrôler la circulation des produits pétroliers, mais on se bat aussi en vue des prochaines élections, la région métropolitaine de Port-au-Prince représentant 40% de l’électorat haïtien», précise l’universitaire.
Haïti, un «cas à part» dans la région
À l’heure actuelle, plusieurs pays d’Amérique latine connaissent des troubles politiques en raison de l’inflation et de pénuries, mais Haïti est vraiment un «cas à part», assure Roromme Chantal, tellement le pays dégringole depuis des années.
À lire aussi: L’inflation embrase l’Amérique latine: des révoltes contagieuses?
Ex-journaliste dans son pays d’origine, Roromme Chantal y a bien réfléchi et est catégorique: «les Haïtiens ne pourront pas résoudre seuls le problème», même si cela implique pour eux de renoncer en partie à leur souveraineté. Du moins pendant un certain temps.
«Il n’y pas d’espoir que cette situation soit résolue avant l’envoi d’une force internationale. D’abord, la quantité d’armes qu’on a envoyée au pays ces dernières années et dont on n’a aucune estimation peut être très élevée. La police nationale n’a pas les moyens de contraindre les bandits de rendre ces armes», avertit le chercheur.
Entre 2004 et 2017, la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti a été administrée par un commandement brésilien en ce qui a trait au volet militaire. La mission a été marquée par divers scandales d’abus sexuels impliquant des gens de la communauté internationale comme des Casques bleus.
Parallèlement, ces dernières décennies, des organismes humanitaires comme OXFAM ont été impliqués dans des scandales sexuels. Des ONG comme la Croix-Rouge ont été pointées du doigt pour des affaires de corruption dans l’entreprise de reconstruction du pays suivant le séisme dévastateur de 2010.
Roromme Chantal est bien conscient des enjeux que représenterait le retour d’une force d’intervention en Haïti, mais estime que la situation ne pourrait tout simplement pas être pire.
«Il faudrait avoir le courage de désarmer les bandits et de former correctement la police nationale», tranche-t-il.
Le Canada derrière un «quasi délinquant»
Le politologue condamne le fait que des puissances «amies» comme les États-Unis et le Canada persistent à appuyer le pouvoir en place incarné par le Premier ministre Ariel Henry, un «quasi délinquant», selon lui.
Ariel Henry a été désigné Premier ministre par le Core group – un consortium «néocolonial» de puissances occidentales dont le Canada fait partie avec les États-Unis et la France –, alors que ce politicien est soupçonné d’avoir participé au meurtre du président Moïse.
Des médias locaux comme Le Nouvelliste ont rapporté qu’Ariel Henry avait eu des appels téléphoniques avec l’un des principaux suspects, quelques heures après l’action du commando dans la résidence du président.
«On aurait pu s’attendre à ce que le Canada prenne ses distances par rapport à Ariel Henry, mais c’est le contraire qui est arrivé […]. Le Canada a mobilisé des dizaines de millions de dollars pour soutenir cette transition», déplore Roromme Chantal.
Le gouvernement canadien est actuellement en train de finaliser l’achat d’un certain nombre de véhicules blindés qui doivent être livrés au gouvernement haïtien, «une très mauvaise idée» selon Roromme Chantal, qui s’inquiète de l’utilisation de cet équipement par un pouvoir corrompu employant des bandes criminelles.
Le 25 juillet dernier, l’ambassadeur canadien en Haïti, Sébastien Carrière, a démenti auprès du Nouvelliste la rumeur selon laquelle Ottawa tentait de bloquer la transaction.
«Le processus suit son cours. Ce n’est ni plus rapide ni plus lent que d’habitude», a-t-il déclaré. «J’aimerais claquer des doigts et faire apparaître tout ce matériel», s’est voulu rassurant le diplomate sur les ondes de Métropole Télé.
La révision de la transaction devrait être complétée d’ici une soixantaine de jours.












