Pour l’auteure et juriste espagnole Alessia Putin Ghidini, «l’Europe doit sortir de sa léthargie bien-pensante et de son ignorance historique» pour contribuer au «réarmement» d’un Occident fragilisé. Entretien.
Dans un livre publié en espagnol – mais dont on espère une traduction française –, El rearme occidental: un nuevo impulso al orden liberal (Le réarmement occidental: un nouvel élan pour l’ordre libéral), l’avocate, enseignante et auteure espagnole Alessia Putin Ghidini soutient que l’Occident doit cesser de s’autosaboter pour renouer avec la conscience de sa force historique, politique et civilisationnelle.
Jérôme Blanchet-Gravel: Dans votre livre, vous proposez un «réarmement» de l’Occident dans un contexte marqué par plusieurs défis: la montée des mouvements antisystème, la guerre en Ukraine, l’avancée de la Chine et la crise interne des démocraties libérales. Par quoi devrait d’abord passer ce réarmement occidental?
Alessia Putin Ghidini: Avant tout, l’Occident doit retrouver son estime de soi. Il doit réapprendre à se connaître.
L'Occident doit affirmer, sans complexe, que les grandes avancées du monde — de la médecine qui soigne des millions de personnes aux engrais qui multiplient nos récoltes et éliminent la faim, en passant par la technologie appliquée à tous les domaines imaginables — ont une racine occidentale.
Il en va de même pour les démocraties libérales, les droits de l’Homme, la protection des plus faibles. Ce sont, chacun d’entre eux, des inventions occidentales.
L’auteure espagnole Alessia Putin Ghidini. Courtoisie.
Si, dans les universités, à la télévision, dans les films et dans les livres occidentaux, on présente l’Occident comme la cause de tous les maux — racisme, impérialisme, machisme, etc.—, c’est nous-mêmes qui nous autosabotons. Ce récit doit être désactivé une fois pour toutes. Il est partiel et injuste.
La Chine elle-même est une grande copie de l’Occident, qui a grandi et survit grâce à des idées occidentales comme le commerce et la science. Même dans son nom: République [pour République populaire de Chine, ndlr] est un concept romain, non chinois.
Vous semblez mettre face à face la droite populiste et une certaine gauche woke. Quel rôle jouent ces courants dans le processus d’affaiblissement de la civilisation occidentale que vous décrivez?
Alessia Putin Ghidini: La bataille identitaire a été très utile aux partis politiques des deux extrêmes. Peu importe qu’il s’agisse de l’identité de genre ou du nationalisme.
Lorsqu’un individu s’identifie avant tout à une identité déterminée — noir, homosexuel, femme, Espagnol, Catalan ou Québécois —, cela produit une annulation de la complexité de l’être humain.
Êtes-vous vraiment seulement cela? Tout ce qui se passe dans votre vie tourne-t-il uniquement autour de cet élément différenciateur?
Le jeu de l’identité a été un cadeau pour les mouvements politiques radicaux: il simplifie le message, et toute la vie de l’électeur se met à tourner autour de cet élément à partir duquel on peut construire des frustrations, des ressentiments, des victimismes, des revendications et des reproches.
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En définitive, on construit sur ce qui nous sépare, et non sur ce qui nous unit. Le débat politique finit par se fonder sur la confrontation plutôt que sur la compréhension.
C’est très rentable pour les politiciens, et les citoyens tombent dans le piège, incapables de répondre qu’en plus d’être homosexuels, femmes, Espagnols, Québécois, Catalans ou quoi que ce soit d’autre, ils sont des personnes uniques et complexes, avec des valeurs, des idées, des projets et des vies qui transcendent ces étiquettes.
De nombreux acteurs politiques, souvent qualifiés de «patriotes», disent agir au nom de la défense de la civilisation occidentale. Mais vous soutenez, au fond, qu’ils finissent par l’affaiblir en attaquant l’ordre libéral, les institutions et l’unité même de l’Occident. Est-ce là l’un des grands paradoxes de notre temps?
Alessia Putin Ghidini: L’ordre libéral est le système le plus sophistiqué que les hommes aient conçu pour parvenir à une coexistence pacifique entre des personnes différentes.
La mondialisation et les migrations massives ne constituent qu’un nouveau défi pour un ordre qui a déjà surmonté deux guerres mondiales, des dictatures de toutes les couleurs, des guerres froides et chaudes, des pandémies et des effondrements financiers.
Nous annonçons avec insistance le déclin de l’Occident depuis le livre de Spengler, qui date tout de même de 1918!
Je considère qu’il existe deux prémisses à revoir dans l’analyse du désordre mondial.
D’un côté, le déclin occidental tant annoncé n’est pas si évident: les puissances non occidentales affrontent des problèmes aussi graves, voire plus graves, que les puissances occidentales, et la suprématie des États-Unis subsiste encore dans les domaines militaire, technologique et financier.
Nous sommes un modèle pour le reste du monde, malgré nos énormes problèmes et les failles du système.
De l’autre, la mondialisation n’est pas en soi une garantie de paix et de stabilité, contrairement à ce qui avait été annoncé.
Que nos écoles, nos universités et le monde de la culture en général abandonnent la rhétorique des ennemis de l’Occident constitue une étape préalable nécessaire.
Les récits anticapitalistes lancés depuis le confort du capitalisme sont en train d’être démasqués, parce que les gens commencent à perdre la peur de la culture de l’annulation qui s’était développée grâce aux réseaux sociaux.
Aujourd’hui, il existe aussi des contre-récits qui mettent en lumière les contradictions des anticapitalistes et des anti-occidentaux.
Dans votre livre, l’Union européenne apparaît comme l’une des expressions les plus avancées de l’esprit occidental, à travers quatre grands jalons historiques, mais aussi comme une sorte de pont entre deux mondes: celui des États-nations et celui des grandes puissances continentales. Est-ce ainsi que vous comprenez aujourd’hui le rôle de l’Europe?
Alessia Putin Ghidini: L’UE est le laboratoire mondial du difficile équilibre entre démocratie, souveraineté étatique et mondialisation.
Nous avons construit et réformé, pendant soixante-dix ans, un espace né après des millions de morts dans des guerres fratricides. Il a d’abord pris la forme d’accords limités au domaine économique et industriel — CECA, CEE… —, puis il a évolué vers une union monétaire, avec l’euro, et désormais, de plus en plus, vers une union politique.
Les défis sont énormes, mais l’Union en a surmonté tant — le Brexit, par exemple — qu’il n’existe aujourd’hui aucun pays membre qui envisage de quitter l’Union européenne.
Il peut y avoir des partis politiques qui formulent de dures critiques à l’égard de l’UE, mais aucun n’a le pouvoir ou l’intention suffisante pour parvenir à une nouvelle sortie, surtout parce que les Britanniques regrettent déjà la leur.
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La solution aux énormes problèmes que connaît aujourd’hui l’UE passe par une combinaison de réformes des institutions politiques et économiques.
À titre d’exemple, en matière de réformes politiques, il faut parvenir à ce que les citoyens élisent le président de l’UE, fusionner le Conseil et la Commission, supprimer le droit de veto des États et appliquer le système de majorité qualifiée, qui exige le vote favorable de 55% des pays membres — au minimum 15 sur 27 — représentant en même temps au moins 65% de la population totale de l’UE.
En ce qui concerne les réformes économiques, il est fondamental de créer un marché unique européen des capitaux — une bourse européenne — qui investisse dans des consortiums d’entreprises européennes, comme le sont déjà Airbus ou Stellantis.
Cela n’a pas de sens que les épargnants européens financent des entreprises américaines ou chinoises, et que nos bourses nationales soient si petites — l’Ibex 35 en Espagne, la Piazza Affari en Italie, etc.
Nous avons besoin d’une grande bourse à l’échelle européenne qui puisse rivaliser avec les autres.
Il faut en outre miser très fortement sur l’énergie nucléaire de nouvelle génération, les systèmes de valorisation énergétique des déchets, l’application pratique de l’intelligence artificielle, ainsi que la suppression des réglementations asphyxiantes pour les secteurs productifs et de la défense.
Il faut revitaliser l’économie avec moins de réglementations et davantage de productivité.
Mais l’universalisme occidental ne consiste-t-il pas précisément à vouloir faire coïncider le monde entier avec ses propres principes? En ce sens, un monde multipolaire peut-il rester compatible avec l’universalisme occidental et ses normes juridiques?
Alessia Putin Ghidini: L’idée de la persuasion triomphe depuis des siècles. Le système de libre marché accompagné d’un État-providence solide conquiert les masses qui veulent venir en Europe.
Nous sommes un modèle pour le reste du monde, malgré nos énormes problèmes et les failles du système.
Ce que l’on appelle «l’effet Bruxelles» ne sert pas seulement à critiquer l’excès normatif dont nous souffrons. Il sert aussi à désirer un État-providence garantissant la santé, l’éducation, le respect des droits de l’homme, l’État de droit et l’égalité des chances.
Pour garantir que tout cela continue de fonctionner, il faut corriger d’énormes erreurs, avec les réformes évoquées précédemment et beaucoup d’autres.
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Par ailleurs, il existe un problème plus grave encore: le vieillissement de la population et l’échec des politiques pronatalistes. Il n’est pas vrai que l’on puisse résoudre ce problème uniquement par des mesures économiques ou par une immigration sans limites.
Le désir d’avoir des enfants a diminué dans le monde entier. C’est une tendance sociale qui réfutera Malthus pour toujours. Même en Afrique, les femmes sont passées de six à quatre enfants en moyenne.
Nous devons redessiner notre État-providence en fonction de cette réalité et signer un nouveau contrat social à l’échelle européenne. Les solutions japonaises en matière de déclin démographique et d’immigration sont très utiles pour l’Europe.
Nous connaissons les nombreux excès technocratiques de l’Union européenne. Vous défendez cependant «une Europe plus pragmatique et moins idéologique», ainsi qu’un renforcement des liens entre les États-Unis et l’Europe, malgré la rupture provoquée par Trump. Comment peut-on parvenir concrètement à cet équilibre?
Alessia Putin Ghidini: L’Union européenne a vécu pendant des décennies confortablement installée sur trois réalités qui n’existent plus : la garantie de protection et de sécurité des États-Unis, le commerce bon marché et docile en provenance de Chine, et l’approvisionnement illimité en énergie russe.
Il faut désormais s’adapter à une nouvelle réalité, dans laquelle ces certitudes n’existent plus.
L’OTAN a connu un grand succès avec ses doctrines de dissuasion et de containment. Nous devons appliquer les deux à l’échelle européenne. Montrer que nous sommes forts afin de dissuader ceux qui nous menacent.
Nous sommes un marché immense et prospère, qui importe et exporte des milliers de milliards d’euros. Nous devons croître et continuer de l’être: intégrer les nouveaux membres de notre flanc est, ex-soviétique, cette frontière héroïque qui contient aujourd’hui ceux qui veulent nous diviser et nous affaiblir.
Et vers l’ouest, le Canada pourrait aussi nous rejoindre. Pourquoi pas?
Avec le Mercosur, par exemple, un pas énorme a été franchi dans les relations transatlantiques.
Nous devons aussi dissuader par la démonstration de force. Non pas pour entrer en conflit, mais justement pour l’éviter. Et cela passe par le fait d’être une puissance nucléaire, grâce à la France, qui l’est déjà.
Nous devons améliorer notre capacité de réponse militaire, qui n’est aujourd’hui pas coordonnée en raison de la division nationale en matière de défense.
Les politiques de sécurité et de défense de l’UE doivent être profondément repensées, de manière plus pragmatique et moins idéologique: l’Europe doit sortir de sa léthargie bien-pensante et de son ignorance historique.












