Déclin économique, caractère autoritaire, consolidation d’un bloc antioccidental: pour le professeur Jean-François Caron, l’Occident se trouve sur certains plans dans une situation analogue à l’URSS juste avant la chute du mur de Berlin.
Il y a de cela un peu plus de 30 ans, l’Union soviétique s’effondrait à la surprise d’à peu près tout le monde. De tous sauf des quelques analystes qui avaient perçu les signes avant-coureurs des problèmes systémiques que connaissait le communisme: stagnation économique, paupérisation de son peuple en raison d’une inflation galopante et vulnérabilité de son économie face aux facteurs externes.
Ces problèmes ont inévitablement contribué à engendrer la grave crise existentielle du soviétisme qui n’était alors plus en mesure de remplir ses promesses.
À bien des égards, les sociétés occidentales ont aujourd’hui beaucoup de points en commun avec cette période tant et si bien qu’il est légitime de se questionner sur la possibilité qu’elles aient atteint un point de rupture et qu’elles soient désormais à risque d’imploser.
Outre le fait que les problèmes économiques actuels des sociétés occidentales soient en partie la résultante des contingences des dernières années, il est également clair que ces dernières sont confrontées à des problèmes davantage structurels et destinés à s’accroître avec l’évolution de l’ordre international qui se déploie sous nos yeux.
Un modèle économique révolu?
En fait, ce dont il s’agit ici est le fait que les capacités de développement économique de l’Occident reposent sur un modèle qui est désormais révolu, à savoir un monde largement convergent sur les plans politique et économique.
Il était possible dans pareil monde de se fier sur des chaînes d’approvisionnement fiables, d’où la raison pour laquelle des pans industriels entiers de l’économie occidentale furent délocalisés dans les pays en voie de développement ou dudit tiers-monde.
Or, et cela fut particulièrement visible durant la pandémie: lorsque ces chaînes se rompent par la fermeture de frontières, la vulnérabilité des économies occidentales est exposée au grand jour.
Globalisation moins globale
À la lumière de l’évolution actuelle du nouvel ordre international, on peut d’ores et déjà constater que le monde d’antan de l’hyper globalisation est terminé et que les échanges commerciaux à venir seront beaucoup plus restreints qu’auparavant.
Ces échanges risqueront d’être davantage marqués par une dimension régionale ou articulés autour de blocs entre sociétés partageant des valeurs similaires et avec lesquelles il est possible de tisser des relations de confiance, ce qui n’est plus possible avec la Russie et de moins en moins avec la Chine qui prépare clairement sa rupture avec nous.
À ce jeu, l’Occident n’est pas en position de force. Au contraire, la démographie et les ressources naturelles essentielles à l’économie actuelle – mais aussi à celle de la quatrième révolution industrielle qui sera au cœur du développement économique de demain –, sont des avantages qui font largement défaut à l’Occident. Cette situation entraîne dans son sillage plusieurs questions, plus particulièrement:
Comment la prospérité économique des jeunes générations sera-t-elle possible dans un contexte décroissant où les charges sociales qu’ils devront assumer seront de plus en plus importantes dans une perspective de déséquilibre et de vieillissement démographique? Comment sera-t-il possible de croire que cette iniquité intergénérationnelle ne mènera pas à d’importantes tensions politiques?
Dans cette perspective de décroissance démographique qui est structurelle (plusieurs de ces sociétés ont maintenant atteint une croissance négative avec un nombre de décès qui surpassent le nombre de naissances), l’immigration semble être la seule solution envisageable.
Or, quelles sont les conséquences sociologiques et économiques de pareille politique? Les sociétés occidentales sont-elles prêtes à y faire face? L’immigration massive sera-t-elle l’élément déclencheur de tensions internes qui perturberont durablement la paix, l’ordre et le bon gouvernement?
Dans un contexte où l’économie mondiale ne converge plus et où les puissances opposées à l’Occident s’efforcent de nous couper l’accès aux ressources stratégiques (pétrole, uranium, terres rares), comment serons-nous en mesure non seulement de poursuivre notre développement économique actuel, mais d’être à l’avant-garde de l’économie du futur?
Il est inévitable que cette fin de l’abondance entraîne dans son sillage de profonds bouleversements politiques et sociaux comme ce fut le cas dans les années 1980 en Union soviétique.
Compte tenu de la mentalité sanitaire occidentale, peut-on réellement envisager la possibilité que nous puissions assurer notre autosuffisance en exploitant nous-mêmes sur nos territoires ces ressources stratégiques?
L’hubris occidentale qui a consisté à croire que les sanctions économiques les plus sévères jamais imposées à la Russie allaient suffire à rappeler à l’ordre cet État paria devrait nous amener à percevoir cette nouvelle réalité.
L’Occident isolé
Se pourrait-il en effet que ce soit l’Occident qui soit destiné à se marginaliser? À devenir un bloc paria? Alors que nous pensions que le reste du monde allait suivre notre exemple, seule une minorité d’États ont fait le choix de sanctionner la Russie avec pour conséquence principale que son économie se porte aujourd’hui mieux que la plupart des économies occidentales.
Nos sanctions n’ont fait que souder les liens stratégiques de ces pays avec Moscou qui ne feront que s’accentuer puisque nous nous sommes désormais placés devant une situation inextricable.
En effet, si nous faisons le choix de sanctionner à leur tour les sociétés qui continuent à échanger avec Moscou, cela ne fera que les pousser encore davantage vers l’axe Moscou-Pékin; tandis que le refus de les sanctionner illustrera au grand jour que notre pouvoir coercitif de jadis n’a plus aucun poids.
Étrangement, et malgré le caractère évident de cette situation, nous préférons garder la tête dans le sable en nous disant bêtement que tout ira bien.
Ultimement, tous ces problèmes sont à même d’entraîner une remise en question profonde de notre mode de vie: remise en question qui ne sera pas associée à une amélioration de nos conditions matérielles, mais plutôt à un déclin de celles-ci.
Il est donc inévitable que cette fin de l’abondance entraîne dans son sillage de profonds bouleversements politiques et sociaux comme ce fut le cas dans les années 1980 en Union soviétique.
Il y a lieu de s’alerter et de réaliser que tout empire n’est pas immuable.
Or, comme on le sait, ce moment de transition s’est avéré fatal pour le soviétisme d’où la raison pour laquelle il y a lieu de s’inquiéter des chances de succès de ce changement de paradigme en Occident. Car, ne nous trompons pas, les changements qui s’annoncent ne pourront que mener à une grave crise existentielle qui prendra la forme d’une remise en question des valeurs les plus fondamentales de l’Occident libéral. Ce processus est déjà observable.
Qu’on le veuille au non, tous les problèmes et questions mentionnés précédemment conditionnent actuellement les débats politiques des sociétés occidentales.
L’insécurité économique et la paupérisation d’une partie de plus en plus grande d’individus; l’incapacité pour de jeunes familles d’espérer voir grandir leurs enfants dans un monde matériellement plus prospère que celui dans lequel ils ont eux-mêmes évolué; les tensions qui résultent naturellement d’une relation de plus en plus grande et irréversible avec «l’Autre».
Des milliers de voix ignorées
Comme n’importe quelles autres questions politiques, celles qui découlent de ces interrogations mériteraient d’être débattues sereinement. Or, qu’en est-il dans les faits? Au lieu de faire face à ces questions de manière démocratique, elles sont tout simplement ignorées et immédiatement considérées comme étant hors du champ du débat démocratique.
Face à elles et à ceux qui s’en font les défenseurs, les démocraties occidentales imposent un cordon sanitaire, une fin de non-recevoir et n’hésitent pas à considérer leurs tenants ni plus ni moins que comme des menaces.
Elles en viennent à ignorer ces personnes en refusant tout simplement de tenir compte de ce qu’elles ressentent. Il s’agit d’une composante de la culture de l’annulation qui pervertit nos débats depuis trop longtemps.
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Voilà comment les élites politiques françaises ou allemandes en viennent aujourd’hui à ignorer les millions de votes de gens qui expriment leur malaise par le biais du seul et unique moyen qu’ils ont de s’exprimer, à savoir le bulletin de vote.
Nous en sommes donc rendus à un moment où l’on doit se questionner sur l’état de la démocratie en Occident.
En plus d’une incapacité à débattre des grands problèmes auxquels nous sommes confrontés, on se rend maintenant compte que la seule arme à la disposition du peuple, c’est-à-dire la procédure électorale, est désormais refusée à ceux qui sont péremptoirement jugés trop stupides pour s’en prévaloir de manière responsable.
Que reste-t-il à leur disposition? La violence politique qui passe par la haine de l’adversaire contre lequel la vengeance devient une option légitime; la rue comme espace d’expression; une méfiance irréversible envers les élites.
En découle alors un cercle vicieux duquel il devient de plus en plus difficile de s’extirper: l’intransigeance des uns alimentant ainsi encore davantage l’intransigeance des autres dans un mouvement condamné alors à s’accélérer et à s’amplifier jusqu’au point où certains en viennent explicitement à questionner la raison d’être de la liberté d’expression.
Tous les ingrédients propices à une guerre civile sont ainsi réunis même si certains s’en étonnent encore.
Non, les sociétés occidentales ne se portent pas bien. Elles sont en fait grandement malades et les remèdes qu’elles s’imposent ne font qu’accentuer leurs problèmes.
Il y a lieu de s’alerter et de réaliser que tout empire n’est pas immuable. Que l’Histoire est remplie de sociétés et de civilisations qui, aveuglées par de fausses certitudes, n’ont pas su réaliser à temps que les maux qui les rongeaient étaient mortels.













