Interdictions en chaîne: la corrida bientôt appelée à disparaître?

Le matador mexicain Joselito Adame se tient devant un taureau lors d'une corrida dans les arènes du Colisée de Burgos en Espagne, le 27 juin 2022. Photo: Cesar Manso pour l’AFP.

Mercredi le 27 juillet 2022, à 10:00

Condamnée par des militants des droits des animaux, la corrida est une tradition de plus en plus controversée. En Espagne comme en Amérique latine, pro et anti-corrida s’affrontent dans l’arène…publique.

 
La corrida n’est pas seulement une tradition, mais une économie à part entière. Au Mexique par exemple, où elle pourrait finir par être abolie, la tauromachie génère 80 000 emplois et 420 millions de dollars canadiens par an. Élevés exclusivement pour servir cette vocation, les taureaux de combat sont issus de races prestigieuses.
 
Entretien sur ce sujet devenu sensible avec Nicolas Klein, spécialiste de l’Espagne, auteur, enseignant et traducteur. 
 
Jérôme Blanchet-Gravel: La corrida est une tradition qui remonte aux premiers temps de la péninsule Ibérique. Pourriez-vous nous résumer la signification du taureau et de ces jeux spectaculaires dans la culture espagnole?
 
Nicolas Klein: «Le taureau est, dans les traditions des civilisations méditerranéennes, un animal clé. Nombreux sont les peuples ayant habité sur les rives de cette mer (mais aussi au Moyen-Orient) qui ont représenté la divinité sous les traits d’un bovin mâle (Égypte, Babylone, Assyrie, Grèce, etc.
 
Les peuples ibères affectionnaient également ce genre de représentations – que l’on songe, par exemple, aux taureaux de Guisando, ces sculptures du centre de l’Espagne, non loin d’Ávila.
 
Les anthropologues se sont donc beaucoup intéressés à la corrida, qui reprend la figure de cet animal et la place au cœur d’une manifestation particulière que seuls quelques pays ont conservée (Espagne, France, Portugal et certaines nations latino-américaines comme le Mexique, le Venezuela ou encore la Colombie).
 
À partir du début du XXe siècle, l’interprétation la plus répandue de la tauromachie en Espagne a consisté à reprendre les sacrifices taurins de la Crète antique, dont la culture aurait eu une grande résonance dans la péninsule Ibérique. 
 
De fait, les échanges entre peuplades ibères et monde hellénique étaient nourris. Au début du siècle passé, un spécialiste comme Luis Siret soulignait que les mouvements du toréro autour du taureau rappelaient la danse elliptique enseignée par Thésée aux jeunes gens qu’il avait sauvés du Minotaure.
 

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D’autres interprétations ont plutôt voulu mettre en valeur la transmission des qualités réelles ou supposées de l’animal (notamment sa capacité d’engendrement) à travers le cérémonial de la corrida. Plus récemment, l’hypothèse sacrificielle est revenue en force avec les thèses du penseur René Girard, qui met l’accent sur le rétablissement de l’ordre social consécutif au rite du bouc émissaire.
 
Quoi qu’il en soit, le sens de la tauromachie fait encore l’objet de débat, mais a de profondes racines historiques et symboliques qui vont au-delà du spectacle en lui-même.»
 
Dans un article paru à Causeur l’été dernier, vous avez soulevé qu’en Espagne, des groupes autonomistes rejetaient lacorridanon pas vraiment pour motifs liés au respect des animaux, mais par rejet de la culture espagnole. Est-ce toujours aussi vrai? Est-il possible que des groupes «décoloniaux» aient le même raisonnement en Amérique latine, où la corrida subit aussi plusieurs interdictions?
 
Nicolas Klein: «C’est en effet toujours le cas aujourd’hui en Espagne. Le débat sur la tauromachie n’est évidemment pas un tabou (ni outre-Pyrénées, ni ailleurs) et des arguments pertinents peuvent être échangés à partir du moment où les intentions des interlocuteurs sont sincères. Or, le problème dans la polémique concernant la corrida espagnole est celui de ses arrière-pensées politiques et idéologiques.
 
La première de ces arrière-pensées, c’est l’opposition entre gauche et droite. La première, du côté du progrès, rejetterait forcément la corrida, tradition barbare, cruelle et archaïque, tandis que la seconde, du côté de la conservation, y serait attachée dans sa défense des traits culturels spécifiquement espagnols. 
 
C’est évidemment caricatural, d’autant que les exemples de personnalités de gauche amatrices de tauromachie sont légion en Espagne. Il existe aussi des personnalités de droite qui ne cachent pas leur répugnance pour la fiesta nacional (surnom de la corrida outre-Pyrénées).
 
La seconde de ces arrière-pensées, c’est l’idée selon laquelle la corrida étant une manifestation proprement espagnole, les indépendantistes catalans ou basques la rejettent. Ces derniers maquillent leur opposition derrière le respect de la vie animale. 
 
C’est d’ailleurs cet argument qui a été le plus souvent agité au Parlement régional catalan au moment de l’interdiction des corridas, il y a plus de dix ans maintenant. 
 

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Problème: cela n’a pas empêché un certain nombre de communes de Catalogne de continuer à organiser des manifestations taurines, comme le bou embolat. Cette dernière consiste à placer deux boules enflammées sur les cornes du taureau. L’on est bien loin de la défense du bien-être animal… Pourtant, cette tradition étant jugée typiquement catalane, elle a été maintenue par les mêmes formations qui ont interdit la corrida pour des raisons hypocrites. 
 
Notons, au passage, que la Catalogne a été par le passé l’une des places fortes de cette manifestation taurine, comme en témoigne l’existence à Barcelone des Arènes monumentales, parmi les plus importantes d’Espagne.
 
Pour ce qui est de l’Amérique latine, j’ai le sentiment que le rejet de la corrida est aujourd’hui plus le fait d’une élite urbaine progressiste que de communautés indigènes marginalisées. Néanmoins, rien n’empêche l’indigénisme de venir se greffer au débat.»
 
L’abandon définitif de la corrida en Espagne est-il une possibilité réelle dans les prochaines années ou bien une résistance se fait suffisamment sentir pour la protéger?
 
Nicolas Klein: «Je ne lis évidemment pas dans le marc de café! Cela dit, si la corrida doit disparaître en Espagne, cela se fera à mon avis davantage par désintérêt des citoyens que par un mouvement d’interdiction globale.
 
Le spectacle est en effet cher et attire de moins en moins les jeunes gens. Le nombre total de corridas en Espagne a beaucoup baissé au cours des dernières décennies et la passion autour de cette manifestation concerne désormais un groupe réduit de communautés autonomes (Navarre, Castille-et-León,Castille-La Manche, Estrémadure, Région de Murcie, Communauté de Madrid, Andalousie). 
 
Dans ces dernières, les gouvernements régionaux (de gauche comme de droite) ont d’ailleurs mis en place des dispositifs de protection et de subventions spécifiques pour la corrida.
 
La pandémie de Covid-19, qui a entraîné l’annulation des manifestations publiques durant plusieurs mois puis la mise en place de jauges dans les enceintes accueillant des spectateurs, a aussi supposé un coup rude pour la corrida