Avec «le Tigre», la Colombie revire à droite après un détour à gauche

Abelardo de la Espriella, candidat de droite à l'élection présidentielle, montre son bulletin de vote alors qu'il s'apprête à voter à Barranquilla, en Colombie, le 21 juin 2026. Photo: Jaime SALDARRIAGA pour l’AFP.

Mercredi le 24 juin 2026, à 17:15

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Avec «le Tigre», la Colombie revire à droite après un détour à gauche
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Après une parenthèse à gauche, la Colombie a de nouveau choisi la droite. Comment expliquer ce revirement politique? Décryptage.

 

Après trois jours d’incertitude et l’attente du décompte officiel, Abelardo de la Espriella a finalement remporté la présidentielle colombienne face au candidat de gauche Iván Cepeda.

 

Pour comprendre ce que signifie ce virage politique, nous faisons le point avec Nicolas Klein, spécialiste de l’Espagne, mais aussi observateur attentif du monde hispanophone. Entretien.

 

Jérôme Blanchet-Gravel: Abelardo de la Espriella vient officiellement de remporter la présidentielle colombienne face au candidat de gauche Iván Cepeda. Qu’est-ce que cette victoire signifie vraiment pour la Colombie à court et moyen terme? 

 

Nicolas Klein: C’est d’abord un événement politique majeur, car il marque la fin de l’expérience inaugurée en 2022 avec l’élection de Gustavo Petro, président le plus à gauche que la Colombie ait connu jusqu’à présent. 

 

Abelardo de la Espriella l’a emporté d’extrême justesse, avec un peu moins de 13 millions de voix contre 12,7 millions pour Iván Cepeda.

 

À court terme, cela signifie un retour spectaculaire des thèmes de la sécurité, de l’ordre public et de la lutte contre les groupes armés au centre du débat politique. 

 

De fait, Abelardo de la Espriella a fait campagne sur la promesse d’en finir avec ce qu’il considère comme l’échec de la politique de «paix totale» de Gustavo Petro, notamment vis-à-vis de l’ELN et des dissidents des FARC. 

 

À ce titre, il veut suspendre les négociations avec plusieurs groupes armés, renforcer les opérations militaires et construire des «méga-prisons» inspirées du modèle salvadorien de Nayib Bukele.

 

Gustavo Petro restera pour la postérité comme le dirigeant le plus à gauche de l’histoire colombienne.

 

À moyen terme, le défi sera institutionnel. Le nouveau président ne dispose pas d’une majorité parlementaire solide et devra négocier avec les partis traditionnels.

 

Son mandat commence donc sous le signe d’une forte polarisation alors même que ses électeurs attendent des résultats rapides, en particulier en matière de sécurité.

 

D’un autre côté, une partie importante de la société colombienne redoute des atteintes aux libertés publiques ou un démantèlement des acquis sociaux du pétrisme.

 

De la Espriella est souvent présenté dans les grands médias comme un avocat sulfureux, parfois associé à la défense de figures liées au narcotrafic... Est-ce une caricature médiatique ou une réalité pour comprendre son parcours? Et quel genre d’homme incarne-t-il, sur le plan de la personnalité comme du programme politique?

 

Nicolas Klein: Il est vrai qu’Abelardo de la Espriella s’est construit une immense notoriété comme avocat. Au cours de sa carrière, il a défendu des personnalités controversées, notamment des responsables politiques accusés de corruption, des paramilitaires et des individus liés au trafic de drogue. 

 

Lui répond qu’un avocat n’est pas responsable des actes de ses clients et qu’il n’a fait qu’exercer son métier.

 

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Pour comprendre le personnage, il faut surtout voir en lui un homme qui cultive une image de combattant. Il est surnommé el Tigre et son style est flamboyant, provocateur, souvent agressif. Il adore les formules choc, les réseaux sociaux et la confrontation directe avec ses adversaires.

 

Des partisans d’Abelardo de la Espriella tiennent une peluche en forme de tigre lors de son meeting de fin de campagne à Buga, dans le département du Valle del Cauca, en Colombie, le 14 juin 2026. Photo: Joaquin SARMIENTO pour l’AFP.



Sur le plan idéologique, il combine à mon avis plusieurs influences: le conservatisme culturel, le libéralisme économique, le nationalisme sécuritaire et un fort discours anti-establishment. 

 

Il promet de réduire le poids de l’État, de relancer les hydrocarbures, d’encourager l’investissement privé et de restaurer l’autorité publique. Il est également proche des milieux évangéliques et défend des positions conservatrices sur les questions morales.

 

Cette élection donne aussi l’impression d’un duel entre deux populismes: d’un côté un populisme de gauche, hérité du pétrisme, de l’autre un populisme de droite, sécuritaire, anti-élites et très inspiré par les figures comme Trump, Bukele ou Milei. Est-ce une bonne grille de lecture pour comprendre ce qui vient de survenir?

 

Nicolas Klein: Les deux candidats ont effectivement cherché à mobiliser une opposition entre «le peuple» et des élites accusées d’avoir trahi le pays, ce qui est la définition même du populisme.

 

Iván Cepeda représentait une version progressiste de cet imaginaire puisqu’il dénonçait les inégalités ainsi que les privilèges des grands groupes économiques. Il plaidait pour la poursuite des réformes sociales engagées sous Gustavo Petro.

 

Abelardo de la Espriella, lui, a construit un récit différent. Son adversaire n’était pas l’oligarchie traditionnelle mais une élite politique, judiciaire et intellectuelle accusée d’avoir laissé prospérer l’insécurité, la corruption et le trafic de drogue. 

 

Son discours rappelle effectivement certains éléments de Donald Trump, Nayib Bukele ou encore Javier Milei: langage antisystème, culte de l’homme fort et promesse de rupture radicale avec le statu quo.

 

Que peut-on retenir du mandat de Gustavo Petro (2022-2026)? On a beaucoup parlé de ses promesses sociales, de sa politique de «paix totale» mais aussi de son style personnel, de ses absences et même de rumeurs persistantes sur sa consommation d’alcool. 

 

Nicolas Klein: Le bilan de son mandat est profondément contrasté. Gustavo Petro restera pour la postérité comme le dirigeant le plus à gauche de l’histoire colombienne, et comme celui qui a tenté d’élargir les politiques sociales, de promouvoir une transition énergétique et de relancer le processus de paix. 

 

Le président colombien Gustavo Petro montre un «Taw » (dernière lettre de l'alphabet araméen) alors qu'il s'exprime aux côtés de ses filles Sofia (à gauche) et Antonella dans un bureau de vote, lors du second tour de l'élection présidentielle à Bogota, le 21 juin 2026. Photo: Luis ACOSTA pour l’AFP.


 

On peut souligner des avancées tout à fait notables dans la réduction de certaines inégalités et dans la reconnaissance des populations marginalisées.

 

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En face, ses détracteurs estiment que les résultats n’ont pas été à la hauteur des attentes et sa politique de «paix totale» a été particulièrement critiquée. 

 

En effet, alors qu’elle visait à négocier simultanément avec plusieurs groupes armés, beaucoup de Colombiens ont eu le sentiment que lesdites organisations profitaient des discussions pour renforcer leur présence territoriale.

 

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À cela s’est ajoutée une gouvernance souvent chaotique. Gustavo Petro a multiplié les remaniements ministériels, les affrontements avec le Congrès et les déclarations controversées. Son style personnel a donc parfois éclipsé son action gouvernementale.

 

Quant aux rumeurs récurrentes concernant sa consommation d’alcool ou ses absences inexpliquées, elles ont régulièrement alimenté la polémique politique sans jamais déboucher sur des preuves permettant d’établir des faits incontestables.

 

Au fond, son mandat a laissé une Colombie plus polarisée qu’en 2022 et c’est précisément cette polarisation qui a involontairement ouvert la voie à l’ascension d’Abelardo de la Espriella.