Québec interdit les boissons énergisantes aux moins de 16 ans. Selon le docteur en neurosciences Joël Monzée, le débat a occulté une question sensible: l’utilité réelle et les effets dommageables des psychostimulants prescrits aux jeunes.
Le Québec est devenu la première province canadienne à encadrer la vente et la consommation de boissons énergisantes, comme Red Bull et Monster, chez les jeunes.
Adoptée avec l’appui de 103 députés de l’Assemblée nationale, la Loi visant à prévenir les effets nocifs de la boisson énergisante sur la santé des jeunes n’aura rencontré qu’une seule opposition, celle du député indépendant Youri Chassin. Maïté Blanchette Vézina, du Parti conservateur du Québec, et Sona Lakhoyan Olivier, députée indépendante, se sont pour leur part abstenues.
On en parle avec Joël Monzée, docteur en neurosciences. Entretien.
Jérôme Blanchet-Gravel: Docteur Monzée, le Québec vient de se doter d’une nouvelle loi afin d’interdire la vente et consommation de boissons énergisantes aux moins de 16 ans. Bonne ou mauvaise idée?
Joël Monzée: Avant toute chose, permettez-moi d’exprimer ma profonde sympathie pour les parents du jeune homme qui a perdu la vie. Il n’y a sans doute rien de pire que de perdre son enfant, quelles que soient les circonstances.
Je peux comprendre leur croisade, car ils essaient de donner du sens à ce qui n’en a pas. C’est terrible ce qu’ils doivent ressentir.
En deuxième lieu, il est utile qu’on s’inquiète de ces produits, alors que le marketing des compagnies s’adresse spécifiquement aux jeunes en leur faisant miroiter une part de bonheur à travers des prouesses sportives, ce qui peut amener les ados un peu téméraires à vouloir reproduire des cascades dangereuses… ou consommer ces boissons pour devenir un héros par procuration.
En troisième lieu, je doute qu’on puisse établir un lien direct entre la prise de ces boissons et le décès, car ce n’est probablement qu’un des facteurs ayant contribué au décès de l’adolescent.
Il y a des questions à se poser qui dépassent le cadre de leur consommation et la sortie médiatique de l’Ordre des pharmaciens, en décembre dernier, ne fait qu’amplifier mon malaise.
Comme neuroscientifique, quelles sont les questions que vous vous posez?
Joël Monzée: La première concerne le Biphentin, un psychostimulant contenant du chlorhydrate de méthylphénidate, prescrit pour réduire les symptômes associés au TDAH. C’est un psychotrope à libération prolongée, donc il agit lentement durant 8 à 12 heures.
On prétend qu’il a absorbé son médicament en ingérant du Red Bull, mais c’est peu probable qu’une interaction si rapide soit à l’origine du décès. Dès lors, l’état de santé du jeune doit être considéré.
Dans un reportage diffusé en décembre dernier, Radio-Canada expliquait qu’on retrouvait dans la chambre, un «calendrier personnel de l’adolescent de 15 ans [affichant] ses objectifs quotidiens, avec des cases à cocher: 8 à 9 heures de sommeil, études, entraînement, discipline, santé mentale, prière et» civilité.
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Pour un jeune diagnostiqué avec un TDAH, il est assez régulier, structuré, discipliné. Quelque part, a-t-il vraiment un TDAH ou la médication l’aidait pour être plus performant, notamment au niveau scolaire?
L’Agence mondiale antidopage reconnaît que cette médication peut être utilisée pour améliorer la performance sportive, comme cognitive, et l’interdit aux athlètes.
Par ailleurs, quels sont les effets secondaires des psychostimulants? Il ne faut pas oublier qu’en 2005, Santé Canada avait retiré du marché l’Adderall, un compétiteur du Biphentin, durant six mois, parce que le nombre de décès dus à des problèmes cardiaques était inquiétant.
À l’époque, Shire avait promis de faire la lumière sur ces drames, mais – à ma connaissance – cela n’a jamais été fait formellement.
Santé Canada n’assure-t-elle pas une veille scientifique?
Joël Monzée: C’est là qu’on se trompe. Il y a beaucoup de politique et Industrie Canada influe sur certaines décisions de Santé Canada, comme on le voit avec la réintroduction d’engrais problématiques interdits en Europe.
De plus, la Santé et l’Éducation ne sont pas vraiment considérées dans la Loi sur le lobbying du Québec.
Dans un article que j’ai publié en février dernier dans la revue savante de la Société européenne de médecine, je listais une série de problèmes de santé découlant de la prise de psychostimulants sur plusieurs mois: réduction de la croissance de 1,03 cm/an en comparaison avec des enfants du même âge.

Pour les enfants débutant le traitement à l'âge préscolaire, cette diminution atteint 1,38 cm/an.
De plus, les adolescents traités par psychostimulants peuvent présenter un risque accru de fractures des os longs, attribuable à une diminution de la densité minérale osseuse favorisant une fragilité des os et une ostéoporose précoce. Et puis, on constate un risque accru d’induire des psychoses.
Deuxièmement, les études portant sur les effets secondaires couvrent rarement une période de plus de trois mois, tandis que l’utilisation de ces substances s’étend sur plusieurs années.
Or, on constate que, malgré la courte période d’observation, plusieurs recherches ont identifié une altération de la fonction cardiaque, notamment la bradycardie et la tachycardie.
Troisièmement, aucun psychostimulant n’a jamais fait l’objet d’études de toxicité chez les moins de 16 ans, alors que ce médicament est prescrit chez certains élèves dès l’âge de six ans. Or, la physiologie d’un enfant diffère de celle d’un ado et encore plus d’un adulte.
Enfin, des chercheurs ont publié, en 2020, une méta-analyse de 1563 études. D’abord, ils ont exclu 1499 en raison de biais méthodologiques importants. Parmi les 64 articles conservés, 33 rapportent des événements indésirables graves.
On peut donc questionner le travail de Santé Canada, sur quelles bases rendent-ils leurs décisions?
Joël Monzée: Je m’intéresse à cette question depuis 25 ans et je constate qu’on a toujours dramatisé les «risques de ne pas prendre des psychostimulants» pour justifier l’occultation des effets secondaires.
Le docteur en neurosciences et auteur Joël Monzée. Courtoisie.
Pourtant, toutes les études psychosociologiques qui ont suivi des jeunes TDAH durant plus de 10 ans ont montré qu’un déménagement, un changement de prof, une réorientation scolaire ou professionnelle, un nouvel amour, etc., ont réduit les symptômes.
De plus, l’hypothèse d’une origine génétique du TDAH, n’est qu’une hypothèse parmi 52 causes possibles expliquant les comportements, comme je le rappelais dans des articles corédigés avec la médecin Anne-Isabelle Dionne, en 2025.
Et quand vous prenez un psychotrope pour de mauvaises raisons, les effets secondaires peuvent être amplifiés directement ou à cause des habitudes de vie.
Que sait-on de l’enquête de la coroner Denyse Langelier sur le décès de l’adolescent?
Joël Monzée: Elle a rencontré un cardiopathologiste qui lui a expliqué qu’une interaction entre le méthylphénidate et la caféine semble avoir causé une arythmie sévère, puis la mort subite.
Comme aucune lésion n’a été identifiée sur le cœur de l’ado, c’est donc le contrôle de la fonction cardiaque qui est considéré sur le plan médical.
Or, l’anxiété de performance peut jouer un rôle perturbateur important. L’hyper-entraînement aussi. On peut dormir 8-9 heures, mais avoir une apnée du sommeil, donc le sommeil n’est pas réparateur et l’état de stress chronique accentue la vulnérabilité neurophysiologique.
D’ailleurs, la coroner reconnaît que «la littérature médicale rapporte une association entre la prise de méthylphénidate et un risque accru d’arythmieventriculaire/de mort subite cardiaque. Ce risque a le potentiel d’être amplifié par la consommation de substances stimulantes, telles des boissons énergisantes.»
Si 15% des jeunes de 11 à 15 ans prennent des psychostimulants et ne devaient pas boire de Red Bull, pourquoi avoir également interdit ces boissons aux 85% qui ne consomment pas de psychostimulants?
Le fait que cela soit l’Ordre des pharmaciens qui ait, quelque part, lancé le processus ayant mené à la nouvelle loi inquiète encore plus, alors?
Joël Monzée: Il est clair qu’un pharmacien est ultra-spécialisé dans les interactions médicamenteuses. C’est ainsi que l’ordre s’est naturellement inquiété, en décembre dernier, des conclusions du rapport du coroner.
Cependant, il ne questionne pas les psychostimulants, mais s'alarme des boissons énergisantes. Pourquoi l’ordre n’a-t-il pas, en premier, émis une interdiction à ses membres, afin que ces boissons ne soient plus disponibles dans les pharmacies?
En effet, la plupart des pharmacies vendent ces boissons, comme ils vendent du Pepsi et du Coca-Cola, ainsi que nombre de produits hautement transformés, dont certains contiennent des nanoparticules problématiques!
Par exemple, les boissons contenant de fortes concentrations en glucides pavent le chemin vers la prise de poids, la résistance à l’insuline et, plus tard, le diabète.
Pourquoi l’ordre des pharmaciens n’en a-t-il pas parlé et n’a-t-il pas engagé une réelle remise en question de certains produits nocifs?
Pourquoi s’être avoir orienté le débat public sur les boissons énergisantes au lieu d’exposer les risques secondaires des psychostimulants?
A-t-il peur que les parents se rendent enfin compte qu’ils peuvent être problématiques pour la santé de leur enfant en augmentant les risques d’arythmie ventriculaire et de mort subite? Quelle était la réelle intention de cet ordre professionnel? Protège-t-il vraiment le public?
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Je crois qu’il fallait briser le modèle marketing de ces compagnies, mais est-ce que le PL9 n’aurait pas dû se positionner sur l’ensemble des substances absorbées par nos jeunes?
J’espère que Caroline Quach-Than, la nouvelle directrice de la Santé publique, s’intéressera à ces phénomènes.











