«Marine Le Pen fait face au même procédé judiciaire que Donald Trump»

La cheffe du Rassemblement national, Marine Le Pen (gauche) et le président élu des États-Unis, Donald Trump (droite). Photo: compte X de RTL.

Mardi le 26 novembre 2024, à 16:00

Le pouvoir judiciaire semble de plus en plus utilisé pour écarter des opposants politiques. Après le sort réservé à Donald Trump aux États-Unis, c’est Marine Le Pen en France qui pourrait être déclarée inéligible avant la prochaine présidentielle.

 

Le Rassemblement National (RN), parti de droite identitaire dirigé par Marine Le Pen, fait face à une procédure judiciaire pour détournement présumé de fonds européens entre 2004 et 2016. Ces fonds, destinés à rémunérer les assistants parlementaires des élus européens, auraient été utilisés pour financer des activités partisanes en France. 

 

Marine Le Pen dénonce un procès politique visant à l’écarter de la présidentielle de 2027. Si elle est reconnue coupable, elle pourrait être déclarée inéligible pour cinq ans, une décision qui, selon Ghislain Benhessa, porterait un coup grave à la démocratie française. 

 

Ghislain Benhessa est essayiste et docteur en droit public Avec le politologue Guillaume Bigot, il vient de publier On marche sur la tête! aux éditions de L’Artilleur. Entretien.

 

Simon Leduc: Le Rassemblement national et Marine Le Pen sont touchés par une procédure judiciaire sur des détournements de fonds. Pouvez-vous résumer la situation?

 

Ghislain Benhessa: «Cette affaire, qui dure depuis dix ans, accuse le RN d’avoir détourné des fonds alloués par le Parlement européen pour rémunérer les assistants parlementaires de ses élus, afin de financer ses activités en France. 

 

27 élus, dont Marine Le Pen, sont impliqués. La poursuite exige le remboursement des sommes et propose des sanctions lourdes: amendes, peines de prison (fermes ou avec sursis) et une inéligibilité de cinq ans pour Mme Le Pen, ce qui l’empêcherait de se présenter à la présidentielle de 2027.

 

De plus, la demande d’exécution provisoire appliquerait ces sanctions immédiatement, même en cas d’appel. Si ces réquisitions sont acceptées, Marine Le Pen serait écartée du jeu politique, obligeant le RN à trouver un autre candidat. 

 

Une telle décision constituerait un coup politique majeur contre la première force électorale de France, risquant d’affaiblir encore davantage une démocratie déjà fragilisée.

 

Après une dissolution parlementaire qui a exclu le RN, premier parti en termes de suffrages, ce procès pourrait représenter un séisme pour le paysage démocratique.

 

L’élimination judiciaire de Marine Le Pen avant la présidentielle de 2027 soulèverait de graves questions sur l’usage du système judiciaire dans la sphère politique.»

 

Y’a-t-il des éléments problématiques dans les réquisitions du procureur?

 

Ghislain Benhessa: «Tout d’abord, la proposition de l’exécution provisoire du jugement donne au procureur la chance de bloquer la candidature de Marine Le Pen pour le scrutin de 2027. 

 

Ensuite, le procureur, dans son jugement, affirme que le Rassemblement national serait coupable d’avoir nui à la démocratie européenne. Il reproche au RN de ne pas respecter la démocratie européenne qui se joue au parlement européen. 

 

 

Les juges veulent régler les affaires démocratiques pour que le gouvernement des juges ait le dessus sur le gouvernement politique.

 

 

La sévérité de la poursuite est extrêmement grave et lourde parce que l’Union européenne souffre d’un énorme déficit démocratique. Il n’existe pas de peuple européen et le taux d’abstention aux élections européennes est très élevé…

 

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Le procureur souhaite que la justice punisse le RN pour manquement démocratique alors que la démocratie de l’UE manque grandement de légitimité! Le procureur a donc une vision très rigide d’une démocratie européenne qui n’existe même pas vraiment. Il a aussi une perception très contraignante à l’égard du parti de Marine Le Pen. 

 

Troisièmement, lors de l’audience qui s’est tenue il y a quelques jours, la procureur en charge du dossier a prononcé cette petite phrase: "Je ne peux pas demander la relaxe parce que ça me ferait trop mal." Cette citation a été confirmée par plusieurs journalistes sur place. Cette personne a confessé clairement que cela l’embarrasserait d’avoir à relaxer Marine Le Pen et d’autres prévenus issus du Rassemblement national. 

 

Une question idéologique se pose. Des magistrats souhaitent totalement la condamnation du RN avant même que le verdict ne soit rendu et que les plaidoiries de la défense aient lieu. Il semble y avoir biais idéologique anti-RN de la part des magistrats et c’est très préoccupant.»

 

Marine Le Pen affirme haut et fort qu’elle est victime d’un procès politique qui a pour but de l’empêcher de se présenter à la présidentielle de 2027. Qu’en pensez-vous?

 

Ghislain Benhessa: «Les appuis du Rassemblement national augmentent depuis des années. Marine Le Pen a réussi à dédiaboliser son parti et cela lui a ouvert la voie vers la respectabilité. Le RN est devenu une formation politique qui peut aspirer au pouvoir. 

 

Aujourd’hui, le Rassemblement national est le premier parti de France en intentions de vote. Ce dernier a obtenu onze millions de votes lors des dernières législatives. Marine Le Pen est en position de force en vue de la présidentielle de 2027. Selon les sondages, elle irait chercher entre 30 et 35% des voix lors d’un tour, largement devant le bloc macroniste. 

 

Ce procès qui a lieu actuellement se tient dans le contexte où le RN a le vent dans les voiles. Marine Le Pen est clairement l’adversaire principal du président Macron. La leader du RN risque de passer au deuxième tour lors de la prochaine présidentielle. 

 

Voir notre entretien vidéo avec Ghislain Benhessa: «L’Union européenne est un aggravateur de problèmes»

 

Le système judiciaire pourrait empêcher la leader du RN de se présenter à la présidentielle à la suite d’un verdict de culpabilité. Dans ce scénario, ce seraient les juges qui couperaient la tête de la cheffe du RN avant même la tenue des élections présidentielles. 

 

C’est exactement la même chose qui s’est passée dans le cadre de la dernière campagne de Donald Trump. Celui-ci était poursuivi par plusieurs juges. Il faut se rappeler que des magistrats américains voulaient rendre Trump inéligible avant le scrutin. Finalement, les juges ont perdu et Trump a été élu pour un deuxième mandat.

 

Aujourd’hui, Marine Le Pen est soumise au même procédé judiciaire que Donald Trump. Par contre, dans ce dossier, la décision finale sera rendue au printemps 2025, deux ans avant la présidentielle. Si les juges choisissent de prononcer l’exécution provisoire et condamnent Mme Le Pen, ceux-ci auront littéralement placé une bombe sous la démocratie française. 

 

On peut se demander si c’est un procès politique contre Mme Le Pen. Il est clair que la petite phrase de la magistrate mentionnée plus haut confirme qu’il y a une atmosphère de règlement de compte contre le RN. 

 

On observe le même phénomène un peu partout en Occident: les juges veulent régler les affaires démocratiques pour que le gouvernement des juges ait le dessus sur le gouvernement politique.»

 

Le fossé est donc en train de s’élargir en les élites et le peuple français?

 

Ghislain Benhessa: «Cela fait une dizaine d’années qu’on parle de la déconnexion et de la distorsion entre les élites et les gens ordinaires. Il y a clairement une séparation entre les classes supérieures et la classe ouvrière. 

 

Dans cette affaire, on a l’impression que la gauche mondialisée de Paris veut abattre le parti du peuple, celui des zones rurales et de la France périphérique. 

 

Aux États-Unis, les élites médiatiques n’ont pas encore compris pourquoi les classes populaires ont pu voter pour Donald Trump. Ce phénomène ne risque donc pas de se dissiper de sitôt.»