Dans le viseur du Kremlin pour des raisons stratégiques et historiques, Odessa fait parler d’elle dans le monde entier. Au-delà des fantasmes, reportage exclusif dans cette ville mythique d'Ukraine.
«Ce matin, quand j’ai aperçu un missile dans le ciel depuis chez moi, bien sûr que j’ai eu peur mais que voulez-vous, c’est ça la vie en Ukraine», confie Andreï. Nous sommes le 24 avril 2024. Ce matin-là, une frappe de missiles russes a détruit 30 maisons et a blessé une femme à Odessa.
Des glaces et des trottinettes électriques
Programmateur informatique de 35 ans, Andreï est désormais artilleur dans l’armée. Coiffé «au bol» façon militaire, il porte un gros sac à dos de couleur kaki flanqué de la cocarde ukrainienne. Il nous accorde cette rencontre durant ses 24 heures de permission.
Nous sommes dans le quartier Arcadia, au sud-est d'Odessa. Sur un rond-point, un buste de Lénine a survécu à la loi de décommunisation. Si plus de 500 monuments du genre ont été retirés en 2014 dans tout le pays, certains sont passés entre les mailles du filet, comme ce buste.
Arcadia est pourtant un quartier d’affaires. Le long des grands immeubles au vitres scintillantes, de nombreuses BMW ou autres berlines tapageuses arpentent les avenues malgré les risques de tirs de drones Shahed et de missiles depuis la mer Noire. Dans le port d’Odessa, la consigne est de ne parler avec aucun journaliste.
Dans un parc arboré, de nombreux Odessites profitent du climat printanier. Des couples poussent des landaus, des jeunes mangent des glaces, font des selfies ou s’amusent sur leur trottinette électrique. «Si on se demande uniquement où va tomber le prochain Shahed, on devient fou. Les gens doivent se détendre, c’est un besoin vital», commente-t-il.
Des habitants pro-Russes?
Originaire de Kherson, Andreï n’a pas de mots assez durs à l’endroit de l’occupation russe qui a frappé cette ville située à 200 km d’Odessa, pendant onze mois. «On était espionné, on ne pouvait pas parler librement dans la rue, on risquait tout le temps d’être dénoncé», peste-t-il.
S’il concède volontiers que l’Ukraine n’est pas un pays parfait, notamment en raison d’«une certaine corruption», il y voit la présence d’un trésor qu’il n'échangerait pour rien au monde: la liberté». «En Ukraine, vous pouvez dire tout le mal du président Zelensky que vous souhaitez, il ne vous arrivera rien», assure-t-il.
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Il a parfois maille à faire avec certains Odessites, pourtant, qui ne seraient pas défavorables à une occupation russe de la ville: «Il est arrivé que des collègues de travail me disent que sous Poutine, ça ne se passerait pas si mal. Je n’ai pas insisté, car ne veux pas que nous soyons divisés. Je sais juste qu’ils sont victimes de la propagande du Kremlin et qu’ils ne savent pas ce qu’ils disent», explique-t-il.
Comme il n’y a pas d’enquête sur le sujet, impossible de savoir quel pourcentage d’Odessites souhaitent être rattachés à la Russie. En revanche, une enquête de l’institut Gallop concluait qu’à l’automne 2023, 38,5% des Ukrainiens du sud – qui comprend Odessa – étaient favorables à des négociations si la Russie intensifiait ses bombardements, contre 23% des Ukrainiens de l’ensemble du pays.
Soljenitsyne, Poutine et la Grande Russie
«Les Odessites qui ne refuseraient pas d’être rattachés à la Russie sont minoritaires», affirme Élie dans le centre-ville. Né à Odessa de parents juifs, ayant émigré en Israël à l’âge de cinq ans, partageant sa vie entre Tel-Aviv et Odessa, bilingue russe-hébreu et «comprenant 70% de la langue ukrainienne», Élie semble incarner à lui seul toute la spécificité d’Odessa.
«Au début de la guerre, les Russes ont essayé de mettre Odessa dans leur camp, non pas par la force mais par la propagande, et ça n’a pas pris», affirme-t-il. Le rêve panrusse d’inclure Odessa dans une Grande Russie, comme au temps de l’empire, ne date pas de Poutine. Le célèbre écrivain russe Alexandre Soljenitsyne, pourtant à moitié ukrainien, estimait déjà qu’Odessa avait vocation à être sous souveraineté russe.
«Odessa n’est pas une ville ukrainienne», lâche alors Élie devant sa pinte de bière. Par cette remarque lapidaire, validerait-il la thèse de Soljenitsyne? «Absolument pas», se défend-il. «Je parle uniquement d’un point de vue culturel: Odessa n’a rien à voir avec une ville comme Lviv, Donetsk ou même Kiev», explique-t-il.
En 2022, «l’opération militaire spéciale» avait officiellement pour but de «dénazifier l’Ukraine». Né du temps de l’URSS, Elie est détenteur d’un passeport israélien mais n’a jamais demandé la nationalité ukrainienne après l’Indépendance en 1991. «Zelensky est juif et ils voudraient faire croire que ce pays est influencé par des néo-nazis? C’est complètement grotesque!», s’étrangle-t-il.
Le musée Pouchkine retient son souffle
Un Juif à kippa passe. Élie lui glisse quelques mots en hébreu, auxquels l’intéressé répond timidement, puis la sirène d’alerte aux missiles résonne pour la seconde fois de la journée.
Hormis un jeune homme habillé comme un émeutier de banlieue française, qui se lève pour aller près d’un mur, les clients de la terrasse ne bougent pas d’un poil.
Après quelques considérations sur l’architecture d’Odessa, qui aurait été copiée sur celle de Saint-Pétersbourg, Elie rappelle, sur fond de sirène d’alerte anti-missiles, que la statue de l’impératrice Catherine II, fondatrice de la ville dans sa forme moderne, a été déboulonnée par les autorités au début de la guerre. «Dans le contexte actuel, je comprends cet acte. La culture s’instrumentalise très facilement, vous savez», lâche-t-il entre deux bouffées de cigarette.
Dans les dédales du musée Alexandre Pouchkine, on apprend que l’écrivain russe a vécu dans le bâtiment même du musée, situé non loin du port. «Pour l’instant, nous n’avons pas été fermés, espérons que ça dure», confie un des responsables, qui refuse toute interview. «Les temps actuels sont incertains», met-il en garde.
Si contrairement à Kiev ou Kharkiv, Odessa n’a jamais été attaquée par la Russie sur le plan terrestre, la guerre ne cesse de s’en rapprocher ces dernières semaines. Fin avril, le château «Harry Potter», qui abritait une académie de droit, sera atteint puis détruit par un missile russe. Il y aura cinq morts et trente blessés.

Le palais des étudiants de l'Académie juridique d'Odessa touché par un missile russe, le 30 avril 2024. Source: X.
Deux jours plus tard, c’est un bureau de poste qui sera anéanti par un missile balistique russe, blessant 14 personnes.
Dans un taxi, le chauffeur semble pourtant plus inquiet «de l’immigration en France» que de la situation de sa ville. «Je regarde les informations internationales, vous savez, et ce n’est pas bon dans votre pays», commente-t-il. Sur la guerre, il explique qu’il faut vivre au jour le jour, qu’il n’a pas vraiment envie d’aller au front et que «ce qui est marrant à Odessa, c’est que des clubs de strip-tease continuent de fonctionner».
Au musée Pouchkine, on préfère parler culture. «C’est à Odessa que Pouchkine a écrit la majorité de ses grandes œuvres, c’est ici qu’il est devenu un professionnel», souligne-t-on, avant de m’apprendre que l’écrivain russe, parfaitement bilingue, était surnommé «Le petit Français».
Sous une vitrine, une édition du Dictionnaire philosophique de Voltaire en français datant de 1789 et une édition des Œuvres de Rousseau, en français aussi. Des exemplaires qui appartenaient à Pouchkine. Selon une légende du XVIIe, le nom «Odessa», viendrait d’un verlan de «assez d’eau», nous apprend le responsable.
Mythe ou réalité? Peu importe. Multiculturelle avant la lettre, Odessa a toujours brassé différentes civilisations. Désormais objet de tous les fantasmes, survivra-t-elle à la guerre russo-ukrainienne?
«Odessa doit garder son caractère multinational»
Andreï me montre la photographie d’un de ses amis. Ce jeune homme qui voulait être infographiste est mort sur le front avec le controversé bataillon Azov, à l’âge de 23 ans. Andreï ne cache pas son admiration pour son ami, lui qui estime qu’il faut avoir des projets professionnels même en temps de guerre.
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«Odessa doit garder son caractère multinational. Encore aujourd’hui, on dit à Odessa qu’il ne faut pas regarder le passeport mais les actions des gens», estime le responsable du musée Pouchkine. «S’il m’arrive quelque chose au combat, ce sera triste pour ma femme et pour ma fille mais ma mort aura un sens», lâche justement Andreï.
À deux pas de la cathédrale de la Transfiguration, la statue de Michaël Voronstov tient bon. Héros des guerres contre Napoléon, ce Russe ayant grandi à Londres aurait beaucoup développé Odessa en tant que gouverneur de la Nouvelle Russie au début du XIXe siècle.

Des enfants jouent devant la statue de Michaël Voronstov fin avril 2024 à Odessa. Alexis Brunet pour Libre Média.
«Son seul défaut était qu’il n’aimait pas Pouchkine», plaisante-t-on au musée Pouchkine. Et tandis que des explosions retentissent au loin, des enfants jouent au ballon devant sa statue.











