Édouard Chanot, directeur de l’Observatoire du journalisme, analyse l’effritement du monopole médiatique en France, secoué par la nouvelle génération de médias indépendants, la défiance du public et les récentes révélations sur l’audiovisuel.
Pour notre invité, la rupture entre le public et les médias traditionnels tient d’abord à une «promesse trahie»: les journalistes devaient être un contrepoids, mais se sont trop souvent révélés «les serviteurs dociles du pouvoir en place». Entretien.
Jérôme Blanchet-Gravel: Vous êtes récemment devenu directeur de l’Observatoire du journalisme, en France. Pour le public québécois, pouvez-vous expliquer la mission de cet organisme?
Édouard Chanot: L’OJIM, fondé il y a 13 ans par Claude Chollet, est un observatoire indépendant, financé par ses donateurs, qui décrypte les logiques de pouvoir, les connivences et les biais idéologiques dans le monde médiatique français.

Le journaliste français Édouard Chanot. Courtoisie.
Nous sommes donc un contre-pouvoir face aux grands médias, financés par l’État ou par quelques grandes fortunes, qui servent souvent davantage un agenda idéologique ou financier qu’une information rigoureuse et pluraliste.
Une mission m’a été confiée: professionnaliser notre observatoire. Les circonstances sont aujourd’hui très favorables; une brèche a été ouverte dans le monopole informationnel.
On évoque bien sûr le travail salutaire de Charles Alloncle depuis six mois.
Un séisme qui s’ajoute à de nombreuses secousses. Depuis 15 ans, le monopole de la pensée unique a été progressivement remis en cause par le triple effet des nouvelles technologies, d’un renouvellement générationnel et de l’exaspération du public.
Plus de 60% de l’opinion ne fait plus confiance aux médias classiques, tout en souhaitant toujours suivre l’info. En clair: le public veut s’informer autrement.
Vous évoquez l’existence d’un «État profond médiatique» dans une entrevue récente. Que désignez-vous par cette expression?
Édouard Chanot: «L’État profond médiatique», c’est cette alliance informelle entre les dirigeants des médias publics (France Télévisions, Radio France, etc.), l’Arcom [l’équivalent français du CRTC, ndlr], la haute administration, les grandes fortunes, les maisons de production, et une caste journalistique sociologiquement très homogène — bobo, parisienne, endogame, idéologiquement alignée et imposant des «normes de conformité» pour maintenir son emprise sur les esprits.
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La gauche évoque souvent les oligarques (Kretinsky avec Libé, Saadé avec BFM, Pigasse avec Combat ou Bolloré avec CNews). Mais oublie que l’État utilise quatre milliards d’euros par an (soit environ 130€ par foyer via la TVA), pour financer une information certifiée par le service public.
Le rapport Alloncle a ouvert une brèche dans ce «deep state» médiatique: on y a notamment découvert que 850 millions d’euros étaient captés par des maisons de production. Que de facto des fortunes se sont créées, avec des dérives budgétaires, du favoritisme… et tout cela sans le pluralisme que le public est en droit d’exiger.
Dans votre livre Brèche dans le mainstream, vous parlez des «médias de transition», dont CNews ferait partie. Faut-il comprendre que ces médias, après avoir ébranlé le vieux système, sont déjà en voie d’être dépassés par la nouvelle génération d’acteurs médiatiques?
Édouard Chanot: Les «médias de transition», formule empruntée à Martial Bild, ancien directeur général de TV Libertés, ont joué un rôle crucial depuis 2018. CNews, Europe 1 et Le JDD — autrement dit, pour simplifier, la «Bollosphère» — ont remis sur la table des sujets longtemps jugés tabous.
Ils ont remis sur la table des sujets jusque-là tabous (insécurité, immigration, fiscalité). Se faisant, ils ont élargi l’offre médiatique vers un pluralisme plus large, alors qu’il était jusque-là très réduit.
Mais ces médias n’ont pas totalement rompu avec le modèle médiatique dominant: formellement bien sûr, ils restent dépendants d’une grande fortune et des contraintes de l’Arcom.
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D’autres limites apparaissent: le format talk-show télévisuel dominant, et une ligne éditoriale marquée sur certains dossiers (Proche-Orient notamment).
Ce qui me fait dire que les «médias de transition» n’épuisent pas le besoin d’alternatives informationnelles. TV Libertés, Tocsin, Omerta, et vous-mêmes (Libre Média), ne cessent d’attirer un public grandissant.
La caste médiatique ne lâchera rien facilement.
J’estime à 10 millions de personnes le public alternatif, qui devrait encore croître. Plus largement, 20 millions de Français regardent désormais YouTube sur leur téléviseur.
La concurrence entre la création de contenu (y compris via les créateurs du mainstream comme Hugo Décrypte ou Legend) et l’institutionnel va s’intensifier.
Votre livre décrit la chute du monopole «progressiste» dans les médias français et le retour d’un certain pluralisme. Assiste-t-on vraiment à une libération du débat public, ou plutôt à une nouvelle bataille d’influence, à l’entrechoquement de divers récits?
Édouard Chanot: Les deux sont indissociables. Le monopole idéologique, qui a été alternativement libéral, libertaire ou socialiste, se fissure, je le disais, depuis une quinzaine d’années sous l’effet de la révolution numérique, d’un basculement générationnel et du désir d’alternatives.
Le JT de 20 h de TF1 est passé de 10 à 5 millions de spectateurs depuis 2010. Durant la même période, la presse écrite a perdu plus de 10 000 emplois, environ 700 par an.
La fenêtre d’Overton (du nom d’un sociologue américain), qui définit le «médiatiquement acceptable», s’est élargie, le pluralisme est réel aujourd’hui.
Mais la caste médiatique ne lâchera rien facilement. Prenez par exemple l’essor du «fact checking», une véritable industrie qui a explosé entre 2015 et 2025 dans les médias dominants.
Bien sûr, les «fake news» sont dérangeantes et même quelque fois dangereuses. Mais avec cet outil, la caste journalistique a voulu imposer une véritable «norme de conformité» pour préserver à tout prix son pouvoir, en excluant les «journalistes citoyens» du champ de la parole acceptable.
Les cibles ont toujours été les mêmes: les «complotistes», rarement les médias eux-mêmes.
Le fact checking est aussi une affaire d’argent. Par exemple pour l’AFP, qui a lancé «AFP Factuel», touche 150 millions d’euros par an de «compensation de mission d’intérêt général»: vous vous doutez bien que la lutte contre la désinfo est un argument de poids pour les obtenir.
Idem pour les aides à la presse du Monde ou de Libération. On en revient au «deep state médiatique». Des financements (1000$ par article) provenaient aussi des réseaux sociaux comme Facebook.
D’ailleurs, quand Mark Zuckerberg a admis en 2025 des erreurs et atténué le fact checking, les «fact checkers » comme Julien Pain étaient catastrophés.
Bref: il y a une libération, mais elle est fragile et il faut la défendre inlassablement au risque de voir la fenêtre d’opportunité se refermer.
À quel point la crise du Covid a-t-elle accéléré la rupture de confiance entre une partie du public et les médias traditionnels?
Édouard Chanot: Elle a été un accélérateur décisif. Comme toutes les crises (récentes), par exemple la guerre en Ukraine.
Le traitement médiatique a révélé au grand public la servilité d’une grande partie des médias vis-à-vis d’un discours gouvernemental, lui-même fondé sur la peur.
Cette peur est devenue un produit éditorial. Par exemple, les masques furent d’abord inutiles, ensuite indispensables.
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Les chercheurs sceptiques rapidement taxés de complotisme. Les effets secondaires de vaccins expérimentaux ont été tus. On l’admet beaucoup plus facilement quelques années plus tard.
Dans l’absolu, la déception du public vis-à-vis des médias provient d’une promesse trahie: les journalistes promettaient d’être un contre-pouvoir, ils s’avèrent souvent être les serviteurs dociles du pouvoir en place.
Cela a poussé des millions de Français vers des alternatives.














