Le monde des idées et des essais a résolument le vent dans les voiles au Québec. La prolifique cuvée littéraire 2025 en atteste. Les titres foisonnent. Et, confronté à un beau problème, le lecteur, étourdi, ne sait plus où donner de la tête.
Parmi d’autres, deux ouvrages méritent de se frayer un chemin sur notre table de chevet: L’enfant vieux: éduquer et transmettre dans la société thérapeutique de Stéphane Kelly et Une brève histoire de l’espoir de Mathieu Bélisle.
Par-delà l’érudition de leurs explorations respectives de la société thérapeutique et de l’espoir, c’est la synergie que provoque la lecture concomitante de ces deux essais qui vaut le détour. Ils inspirent au sens fort. Ils redonnent un souffle à une époque aussi saturée de thérapies et d’angoisses, qu’avide de sens et d’horizon.
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À la manière des maîtres du clair-obscur, les deux essayistes esquissent un portrait parfois sombre, mais ils s’empressent d’injecter une dose de lumière qui frappe par contraste.
En ces «temps de grandes frayeurs», où plusieurs de nos concitoyens sont pétris d’une peur asphyxiante, Bélisle revendique un émouvant «droit à l’horizon». Il vante les mérites, à dépoussiérer, de la «prière», de la «poésie» et de la «modestie».
Bélisle nous rappelle surtout que «l’espoir n’est rien d’autre que la vie même» et qu’au final «ce n’est pas tant ce qu’on espère qui importe que le fait même d’espérer».
Pour sa part, Kelly propose trois chantiers pour nous extirper des écueils de la culture thérapeutique: le risque, la verticalité et la sociabilité.
Le bien-être comme religion
La valorisation à outrance du «bien-être» et la hantise du risque zéro nous ont rendus aussi timorés qu’anxieux. Ces thèmes sont d’ailleurs abordés avec doigté par Blanchet-Gravel et Simard dans leur brillant essai Douze propositions pour un Québec vivant.
Les auteurs soulignent, à juste titre, que «Nous vivons de moins en moins et existons de plus en plus, réduits que nous sommes à bien gérer les organes de notre corps et notre petit quotidien.»
Dans ce contexte, renouer avec le jeu libre, prendre des risques et sortir régulièrement de notre zone de confort représentent d’excellents moyens d’accroître la résilience et l’indépendance tant écorchées par la culture thérapeutique.
La verticalité en a également pris pour son rhume au cours des dernières décennies. Pour Kelly, la «lutte contre toutes les formes d’autorité», constitue un «pilier de cette nouvelle culture». À cet égard, une incursion du côté de l’excellent essai NPC: Essai sur la fabrique du conformisme vaut le détour.
Bien qu’ardent défenseur d’une «saine remise en question de l’autorité», François Fournier conclut néanmoins son livre avec une mise en garde intéressante: attention au «piège» d’un anti-conformisme assimilable à un «conformisme inversé» tout aussi rigide.
Puisque l’horizontalité à outrance a miné l’autorité dans les institutions essentielles qu’incarnent la famille et l’école, Kelly nous invite à y rétablir une certaine, et salutaire, dose de verticalité.
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Forts de la conviction que nous possédons «quelque chose de précieux à transmettre qui permettra d’élever» la prochaine génération, les parents, les enseignants et la société en général avons tout intérêt à répondre à cette injonction.
Ouvrant une parenthèse éclairante, Kelly expose comment le «capitalisme hip» a vite repéré et exploité une faille lucrative: vendre du «bien-être» sous un vernis cool et transgressif.
Bélisle fait d’ailleurs écho à cette idée en décrivant un espoir réduit à un «produit de consommation», dans une époque qui «engendre la maladie et vend le remède». Bref, méfions-nous des marchands du temple modernes.
Pour Kelly, il apparaît clair que le chantier le plus pressant concerne le besoin de «retricoter» notre société aux «mille solitudes» tissées très lousses.
«Soif de communauté»
Pour assouvir notre «soif de communauté», misons sur les chaînons manquants qu’incarnent tous ces nous qui ne s’opposent pas aux eux, mais plutôt au je tout-puissant.
Sortons, socialisons et engageons-nous pleinement dans nos familles, la collectivité et dans tous les groupes qui assurent la vitalité et la cohésion de nos communautés.
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Je ne saurais passer sous silence l’apport d’un ultime essayiste à l’humble recension proposée ici. À l’occasion d’une table ronde sur le livre de Kelly, Éric Bédard, en bon historien, a pris la hauteur des siècles pour lancer une réflexion sur la religion et la sécularisation. Il a notamment évoqué le passage d’une obsession de la «bonne mort» à celle d’une «bonne vie».
Cela donne à penser. Sans carpe diem, memento mori pouvait effectivement s’avérer austère, voire paralysant. Mais sans memento mori, carpe diem glisse vers la frivolité et la fuite du sens. Ensemble, ils se corrigent mutuellement. Autrement dit, cueillons le jour, d’accord, mais en nous rappelant qu’il est compté.













