Leonardo Orlando: «nous assistons à la chute de l’Université»

À Paris

L’universitaire argentin Leonardo Orlando. Photo: Hannah Assouline pour les Éditions de l’Observatoire. Courtoisie.

Mercredi le 5 novembre 2025, à 14:00

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Leonardo Orlando: «nous assistons à la chute de l’Université»
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Dans un essai à quatre mains, Leonardo Orlando plaide pour une réconciliation entre sciences sociales et naturelles. L’intellectuel argentin dénonce la censure des savoirs biologiques sur les différences entre hommes et femmes. Rencontre à Paris.

 

Tintement de verres, serveurs pressés, rumeur feutrée des conversations: c’est dans une brasserie légendaire du centre de Paris que Leonardo Orlando m’accueille à l’occasion de la parution de Sexe, science & censure, essai qu’il cosigne avec la journaliste et essayiste française Peggy Sastre.

 

À quarante-trois ans, ce chercheur argentin s’est imposé comme l’un des rares universitaires à vouloir réconcilier Darwin et les sciences sociales. Entretien.

 

Jérôme Blanchet-Gravel: Votre parcours est atypique, entre philosophie, sciences politiques et psychologie évolutionnaire. Pouvez-vous le rappeler à nos lecteurs?

 

Leonardo Orlando: «Je suis né à Buenos Aires et je suis venu en France en 2001, juste après le bac. J’ai étudié la philosophie à la Sorbonne, puis j’ai fait un doctorat en sciences politiques à Sciences Po Paris, avant un postdoctorat en sciences cognitives à l’École normale supérieure. 

 

Ce parcours m’a permis de comprendre à quel point l’université occidentale est aujourd’hui prisonnière d’une dérive idéologique. Ce n’est pas seulement une crise intellectuelle, c’est une perte de rapport avec le réel.»

 

Dans Sexe, science & censure, vous situez le divorce entre sciences sociales et sciences naturelles au tournant du XXᵉ siècle. N’est-ce pas?

 

Leonardo Orlando: «Oui, tout commence autour de 1904, lors du débat entre ces deux figures fondatrices: Émile Durkheim et Gabriel Tarde. 

 

Le premier affirmait qu’il fallait expliquer le social par le social, tandis que Tarde, au contraire, pensait qu’il fallait l’expliquer à partir du cerveau. 

 

Comme vous savez, Durkheim a triomphé, Tarde a été oublié, et c’est ainsi que les sciences sociales se sont construites en tournant le dos à la biologie.


Ce geste fondateur a produit un monstre: des disciplines qui refusent de reconnaître que l’être humain est un animal façonné par l’évolution…

 

C’est une forme de créationnisme cognitif: l’idée que notre cerveau ne serait pas soumis aux lois de la nature. C’est une erreur d’un niveau comparable à celui des partisans de la Terre plate.»

 

Vous parlez à ce sujet de «genreplatisme».

 

Leonardo Orlando: «C’est le terme que nous proposons pour désigner une doctrine qui nie l’existence de la nature humaine. 

 

Le genreplatisme, c’est cette idée folle selon laquelle les sexes n’existeraient pas, ou ne seraient que des constructions sociales. Nous la comparons au mouvement des platistes, qui nient la rotondité de la Terre.

 

Ici, le mensonge ne relève plus de l’exception: il est institutionnalisé, enseigné, diffusé et financé.

 

Les auteurs Leonardo Orlando et Peggy Sastre. Photo: Hannah Assouline pour les Éditions de l’Observatoire. Courtoisie.



C’est ce que décrivent les biologistes Jerry Coyne et Luana Maroja dans leur article «The Ideological Subversion of Biology»: une subversion idéologique de la biologie elle-même.»

 

Vous dites que certaines vérités scientifiques sont désormais indicibles à l’université.

 

Leonardo Orlando: «Absolument. Peggy Sastre et moi avons voulu montrer que la censure ne se limite pas aux conférences annulées ou aux polémiques. 

 

La censure s’exerce dans la formation même: les étudiants peuvent faire tout leur parcours sans jamais apprendre les bases de la biologie du comportement. Ce n’est pas une théorie, mais un constat qu’on fait sur le terrain.

 

 

 

Ce qui est aujourd’hui censuré, ce sont notamment des connaissances élémentaires sur les différences entre hommes et femmes, sur les stratégies de reproduction, sur la psychologie de la parenté ou sur l’évolution du couple humain.»

 

Dans le même élan, votre livre explique que les différences entre les sexes ne relèvent pas de stéréotypes culturels, mais de stratégies évolutives. Pouvez-vous résumer cette dynamique?

 

Leonardo Orlando: «C’est très simple, et pourtant devenu explosif à dire: les hommes et les femmes n’ont pas les mêmes stratégies reproductives, car ils n’ont pas le même investissement biologique dans la reproduction.


Pour un homme, se reproduire implique quelques secondes d’effort et quelques millions de spermatozoïdes. Pour une femme, cela implique une grossesse, un accouchement, l’allaitement, c’est-à-dire un investissement corporel massif. 

 

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Cette asymétrie produit des comportements distincts: les hommes tendent à rechercher la diversité des partenaires, les femmes à privilégier la qualité et la stabilité.


Tout cela est documenté par des milliers d’études; ce n’est ni du machisme ni une opinion. C’est la base de la biologie évolutive depuis Darwin et Trivers.»

 

On pourrait reprocher à votre perspective de contribuer à naturaliser les inégalités, entre sexes ou même entre peuples... Que répondez-vous à cela?

 

Leonardo Orlando. «Ce reproche repose sur une confusion vieille comme la philosophie: le sophisme naturaliste. 

 

Expliquer un phénomène ne signifie pas le justifier. La violence est naturelle, mais nous la combattons; la médecine est artificielle, et nous la valorisons.

 

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Dire que la jalousie, la compétition ou la préférence sexuelle ont des racines biologiques ne revient pas à dire qu’il faut les encourager. C’est simplement reconnaître que nous ne flottons pas dans le vide, que notre liberté s’exerce à partir d’une base biologique.

 

Refuser de le voir, c’est se condamner à produire des politiques absurdes et inefficaces.»

 

Vous dites aussi que la recherche actuelle est paralysée par la peur des conséquences politiques de ses résultats.

 

Leonardo Orlando: «C’est une démission morale. Les chercheurs ne sont pas payés pour prédire la réception politique de leurs découvertes. Leur seule responsabilité est de chercher la vérité et d’écarter le mensonge.


Aujourd’hui, la plupart commencent leurs travaux en se demandant non pas ce qui est vrai, mais ce qui sera acceptable. C’est la fin de la science, au sens fort.

 

Une société ne peut pas survivre dans un tel climat. Il faut retrouver le courage de nommer les choses: il y a des mâles et des femelles, des pulsions, des différences d’intérêts, et tout cela fait partie de la réalité humaine.»

 

Votre livre est donc à la fois une synthèse scientifique et un manifeste contre l’obscurantisme contemporain.

 

Leonardo Orlando: «Exactement. Au fond, Sexe, science & censure n’avance aucune thèse nouvelle: c’est une synthèse vulgarisée de l’immense littérature scientifique sur les comportements sexués.

 

Ce que nous faisons, c’est rendre à nouveau visible un savoir confisqué.

 

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Nous voulons rétablir un dialogue entre les sciences naturelles et les sciences sociales. L’humain n’est pas un pur esprit. Sa culture, son économie, sa morale sont enracinées dans la biologie. 

 

C’est seulement en réconciliant ces deux approches qu’on pourra penser l’Homme dans toute sa complexité.»

 

Vous enseignez toujours à l’université. Malgré tout, restez-vous optimiste?

 

Leonardo Orlando: «Je crois qu’il faut l’être. Ce qui m’inquiète, c’est la vitesse à laquelle l’idéologie s’est emparée non seulement des sciences sociales, mais aussi des sciences dures. Les institutions ont été complètement wokéisées. Nous assistons à la chute de l’Université.

 

Aujourd’hui, affirmer qu’il existe deux sexes biologiques suffit à compromettre une carrière!


Mais je vois aussi une génération d’étudiants qui se réveillent, qui en ont assez d’être infantilisés par des slogans. 

 

Il suffit parfois d’un livre, d’un professeur honnête, d’un débat sincère pour rallumer la curiosité. C’est tout ce que nous essayons de faire: rouvrir le champ du réel.»