Assassinat de Charlie Kirk: vers un tribalisme généralisé?

La scène avant la cérémonie commémorative publique de Charlie Kirk au stade State Farm à Glendale, en Arizona, le 21 septembre 2025. Photo: Patrick T. FALLON pour l’AFP.

Mercredi le 1 octobre 2025, à 12:35

Charlie Kirk est mort. Avec lui, est-ce aussi l’éthique du dialogue en société libre qui s’effondre?

 

Il n’est pas encore clair si l’assassinat politique de Charlie Kirk constitue un point de rupture de la détérioration du discours démocratique en société libérale. 

 

De nombreuses réactions, allant de la justification de l’acte à l’ironie, en passant par son atténuation, à coups de «oui mais», de «il l’a bien cherché», ou en s’imaginant que, par son discours, il est responsable de la violence qu’il a subie, toutes ces réactions sont l’expression d’un glissement hors de l’éthique de la discussion publique occidentale telle qu’elle s’est généralisée depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

 

La mort tragique du dialogue conservateur?

 

L’idée n’est pas ici de pointer qui, des camps conservateurs ou progressistes, est le coupable prioritaire de cette dérive, mais bien d’indiquer que ce genre de discours ne peut pas être la norme dans un régime de libertés, et ne l’était pas, jusqu’à récemment. 

 

Les sociétés libérales contemporaines ont la prétention de dompter le tribalisme qui habite fondamentalement le cœur humain. Elles ont cru y arriver en sacralisant un espace dialogique qui dépasse les identités et les idéologies s’affrontant dans la cité. 

 

C’est peut-être naïf, mais c’est la façon par laquelle l’Occident est arrivé à faire en sorte que les siens cessent de s’entretuer et qu’ils convergent vers un monde commun. 

 

Lorsque l’on se concentre sur l’éthique de discussion de Charlie Kirk, au-delà donc de ses idées bien arrêtées, c’est l’évidence même qu’il constituait un avatar de cette libre discussion pour l’Amérique conservatrice. 

 

La potentielle tragédie qui se dessine devant nous est que la mort de Kirk signifie du même coup celle de ce qu’il reste d’éthique du dialogue au sein du populisme conservateur, alors que cette éthique est déjà largement disparue chez de nombreuses avant-gardes progressistes. 

 

Ceux qui relativisent la gravité du moment n’ont rien compris de ce que Kirk incarnait et du fin rasoir sur lequel ils se tiennent eux-mêmes. Ceux qui s’en réjouissent sont déjà sortis de notre régime de liberté.

 

La liberté comme régime de vérité

 

Pour bien cerner la fragilité de nos régimes libéraux, il est important de saisir que cette liberté est contre nature. Elle va à l’encontre de ce qui, intuitivement, pousse l’humain à défendre coûte que coûte son clan, sa tribu, sa chapelle, sa famille, ses liens du sang. 

 

Cette liberté nécessite un travail civilisationnel de très longue haleine venant casser ce caractère naturel. 

 

John Stuart Mill, philosophe anglais du XIXe siècle, l’un des plus grands défenseurs de l’idée de liberté, l’avait bien compris. Il parlait de la nécessité de canaliser l’«énergie humaine». 

 

Dans son livre classique intitulé De la liberté, il précisait que «la liberté, comme principe, ne peut s’appliquer à un état de choses antérieur à l’époque où l’humanité devient capable de s’améliorer par la libre discussion entre individus égaux».

 

 Il s’agit d’un édifice civilisationnel dont les piliers mettent des siècles à s’ériger et que des secousses violentes peuvent rapidement faire s’effondrer. 

 

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Si le régime de liberté en découlant est précieux, ce n’est pas seulement en raison de sa défense des droits de la «personne» humaine. C’est aussi parce que, grâce à la liberté d’expression qu’il promeut, il protège le processus permettant aux sociétés de tendre vers la vérité. 

 

Lorsque l’on sanctifie un espace de dialogue accueillant tous les points de vue, y compris ceux qui sont faux ou qui semblent odieux, véritables contre-exemples nécessaires, nous rendons possible le processus de réfutation des points de vue. Ce processus empêche la «vérité» de se figer en se transformant en dogme. 

 

Comme Mills l’exprime, «la liberté complète de contredire et de réfuter notre opinion est la condition même qui nous permet de présumer sa vérité en vue d’agir: c’est là la seule façon rationnelle donnée à un être doué de facultés humaines de s’assurer qu’il est dans le vrai».

 

 

D’un point de vue libéral, Charlie Kirk est objectivement le martyr d’une libre expression en plein effondrement.

 

 

S’il est un peuple au monde qui a su ériger ce principe en moteur de son action collective, c’est bien celui des États-Unis, à travers son premier amendement constitutionnel défendant la liberté d’expression.

 

Ceux qui connaissent Charlie Kirk autrement que par le spectre d’un théâtre antifasciste savent qu’il incarnait cette vision. Aussi conservateur ou réactionnaire qu’il ait pu être, Kirk considérait que la constitution américaine était en accord avec les saintes Écritures, et donc sacrée. 

 

Il croyait fondamentalement que «si l’on cesse de parler, nous aurons droit à la violence». 

 

C’est dans cette optique qu’il fonda Turning Point USA, afin de faire croitre les idées conservatrices chez la jeunesse et dans les universités américaines, alors que le progressisme y était hégémonique. 

 

Avec sa célèbre formule «prove me wrong», Charlie Kirk multiplia les débats sur les campus et les échanges avec ses adversaires idéologiques, à des niveaux que peu dans son camp avaient assumé.

 

Pour s’en convaincre, il suffit de visionner ses joutes oratoires face à des foules de gens progressistes, ou à ses échanges de fond avec des figures opposées à lui, comme l’humoriste libéral et athée Bill Maher ou le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom.

 

Son attitude et son rapport au débat étaient foncièrement libéraux et démocratiques. 

 

Du tribalisme de gauche 

 

Si, dans sa forme, l’attitude et les comportements de Kirk ne permettaient pas de le disqualifier de la discussion démocratique, comment ceux qui le déshumanisent y arrivent-ils?

 

Une part du camp progressiste utilise deux stratégies lui permettant d’imposer son propre tribalisme. 

 

La première, radicale, est de dénier sa légitimité à l’éthique de discussion libérale. La libre interaction d’opinions est perçue comme un leurre nous empêchant de cerner la réalité des rapports de force qui la structure.

 

Reprenant librement Michel Foucault, cette gauche ne voit dans ce genre de discussions publiques que des «événements discursifs» produits par un «pouvoir». 

 

La logorrhée intersectionnelle parle d’«oppressions», de «privilèges» et de rapports de domination «systémiques». Dans ces conditions, tout est permis ou presque contre une figure comme Kirk soutenue par les relais du conservatisme américain (eux, diront du «fascisme»). 

 

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La deuxième stratégie, plus modérée, accepte en apparence les règles du jeu du libéralisme, mais utilise de façon abusive le principe du paradoxe de la tolérance (comme quoi tolérer l’intolérance produit une société intolérante). 

 

Pour contrer l’intolérance, l’on ne se concentre donc pas sur l’attitude de Kirk, sur ses comportements, mais sur le contenu de ses propos. 

 

Sans légitimer la violence, il est de ces discours qui n’auraient pas droit de cité, en régime libéral. Comme l’a exprimé l’historien québécois progressiste Alexandre Dumas, c’est «(…) son droit à défendre ses "idées" (…)» qu’on lui refuse.

 

Quel type de discours interdire, alors? Les sociétés libérales encadrent déjà la liberté d’expression lorsqu’il est question d’appels à la violence ou de diffamation. Elles jugent l’acte à la pièce, et non pas la personne. Il est ironique de constater que les réjouissances de la mort de Kirk entrent très exactement dans ce type de discours proscrit en régime libéral. 

 

Charlie Kirk, de son côté, n’outrepassait pas de telles limites, du moins pas comme se le représentent de nombreux progressistes, et surtout pas en contexte étasunien. 

 

Si son rigorisme religieux ainsi que son avis personnel sur l’avortement et l’homosexualité peuvent poser un défi pour les sociétés libérales, son discours s’inscrit dans celui d’une Amérique conservatrice qui n’est absolument pas marginale et qui a toujours participé au jeu démocratique. 

 

Charlie Kirk n’était pas un fasciste. Il n’incitait pas au meurtre de ses opposants politiques, ne promouvait pas la mort des personnes homosexuelles, ni leur persécution, les incluait même dans son mouvement, ne faisait pas l’apologie des tueries de masse et n’était pas le raciste que l’on dépeint.

 

Ce sont là des mensonges qui n’ont pour fonction que de le dépeindre en monstre, pour mieux justifier la violence s’abattant sur les types de son genre. 

 

Un tribalisme généralisé

 

Vouloir à ce point que la discussion publique corresponde à ses propres a priori idéologiques, et juger normale l’irruption de violence lorsqu’elle s’en éloigne trop, génère l’inverse de la société libre rêvée par Mill et que nous avions réussi, de fait, à ériger. 

 

Ceux désignés par ce genre de vindicte prennent objectivement le rôle de l’ennemi, et vice-versa. Dans ces conditions, il ne peut plus y avoir de dialogue. Le seul gage de sécurité est désormais que son propre tribalisme, sa propre «vérité» triomphe intégralement. 

 

Pour le comprendre, il faut rendre compte de la réaction normale de quiconque est confronté à la négation de «son droit à défendre ses idées». Si cette personne tient à la liberté et persiste, que risque-t-elle? Entre la cancel culture et une balle dans la jugulaire, où mettre le curseur? 

 

Face à ces considérations morbides, l’idée n’est plus de protéger le dialogue, devenu impossible, mais de protéger sa propre position dans l’espace public, quitte à sacrifier une part de liberté. L’on est ainsi entraîné dans une spirale nous emportant tous.  

 

Pour les conservateurs et les populistes américains, c’est l’évidence même. La leçon de l’assassinat d’une figure démocratique comme Kirk est la suivante: le dialogue tue. C’est ainsi que les personnalités publiques incarnant ce mouvement ont annulé leurs prochains événements, ne pouvant plus assurer leur propre sécurité.

 

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La liberté cède alors le pas à l’impératif de sécurité, les penchants autoritaires du populisme prenant le dessus sur ses éléments libéraux. La priorité est ici de neutraliser la menace. C’est tribalisme contre tribalisme. 

 

Le camp progressiste commence à avoir l’avant-goût d’une censure du type qu’il a lui-même imposé au camp conservateur et qu’il généralisait dans les institutions dont il avait le contrôle.

 

Il serait naïf de penser que cette dynamique délétère est propre à la polarisation excessive de la politique américaine. Ce désir de protéger avant tout sa propre position dans l’espace public fait des petits, en Occident. 

 

Face au néo-progressisme, le camp de ceux voulant se prémunir de ses coups de semonce s’élargit bien au-delà du conservatisme, à mesure que le néo-progressisme confine à droite tout ce qui n’est pas lui, la droite à l’extrême droite, et l’extrême droite au fascisme. 

 

La même logique se déploie, à gauche, chez ceux qui se sentent menacés par le populisme. Ça fait beaucoup de gens prêts à jeter les gants. 

 

Pour les défenseurs de la liberté, il n’y a qu’une façon d’atténuer cette déferlante: sacraliser nos espaces de discussion communs ainsi que la position de ceux qui s’en font les promoteurs, au-delà de leur propre tribalisme. 

 

Ce qui veut dire que Charlie Kirk ne peut échapper à la figure du martyr. Pas nécessairement pour ses idées. Il appartient à ses partisans d’en faire une telle figure. 

 

D’un point de vue libéral, Charlie Kirk est objectivement le martyr d’une libre expression en plein effondrement.