Mon Village-Huron

Série de textes

Des mocassins wendat datant de 1880 exposés au Bata Shoe Museum de Toronto. Photo: domaine public/Wikimédia.

Samedi le 16 juillet 2022, à 12:30

L’historien et auteur Marc Simard poursuit sa série de textes sur la découverte de ce qu’il appelle son «indianité».


Au Saguenay, il n’y a pas de réserve autochtone en vertu de la Loi sur les Indiens. La seule réserve de la région se trouve sur les rives du lac Saint-Jean, entre Roberval et Saint-Prime: appelée Pointe-Bleue dans mon enfance, elle a repris aujourd’hui son nom innu de Masteuiatsch. 

Les réserves autochtones de la Côte-Nord peuplées d’Innus et de l’Abitibi peuplées d’Algonquins, bien que généralement accessibles par la route (sauf Natashquan), étaient, à l’époque de ma jeunesse, méconnues de la majorité des habitants de la région, car trop éloignées. 

Un tiers-monde intérieur


Un ami, dont la famille avait brièvement vécu à Sept-Îles avant de déménager à Québec, où je le retrouverais, nous avait frappés de stupeur en nous racontant la vie et les mœurs des Innus de Uashat, qui pour nous s’apparentaient à celles des populations du tiers-monde, et surtout en nous faisant prendre conscience du racisme ordinaire et quotidien dont ils étaient victimes.

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Les Indiens de Pointe-Bleue nous étaient à peine plus familiers. La distance entre Chicoutimi et Roberval était de plus de cent kilomètres, ce qui représentait environ une heure et demie de route. 

Même quand nous y passions, nous n’éprouvions pas d’intérêt pour la réserve, laide et charcutée par la voie ferrée, où vivaient des Innus dépossédés de leurs territoires de chasse et de pêche depuis un demi-siècle et par conséquent généralement oisifs, sauf les femmes qui fabriquaient des objets d’artisanat (voir le roman Kukum de Michel Jean). 

En fait, nous en entendions parler une fois par année, à la radio, quand leurs canoës accompagnaient le nageur québécois Régent Lacoursière dans les derniers kilomètres de la traversée du lac Saint-Jean (Pekuakamiulnuatsh en innu).

Le vécu autochtone, pour ma famille, c’était le Village-Huron (aujourd’hui Wendake), où résidaient les oncles, tantes, cousins et cousines de ma mère. 

Une fois par année, en moyenne, nous traversions le parc des Laurentides pour nous y rendre et les visiter ou assister à un enterrement. 

À une ou deux reprises, après la mort de notre grand-mère, nos parents nous avaient laissé en garde quelques jours chez notre grand-père qui était retourné y vivre.

Le choc de la réalité 


Ces séjours au Village, comme on disait, augmentaient encore ma perplexité quant à savoir ce qu’était l’indianité et dans quelle mesure elle s’appliquait à moi. 

D’abord parce que les gens qui y vivaient n’avaient pas l’apparence à laquelle un enfant instruit du monde par la télé et par les livres s’attendait: pas de panaches sur leur tête, de calumets dans leur bouche ni de totem dans leur cour. 

Il y avait bien des boutiques d’artisanat où on fabriquait et vendait des raquettes en babiche, des peaux tannées, des mocassins ou des capteurs de rêve, mais ça n’avait rien de bien excitant ou exotique. 

De plus, les Hurons ne vivaient pas dans des tipis ou des maisons longues, mais dans des maisons de bois semblables à celles qu’on trouvait dans le centre-ville de Chicoutimi. 

Sans compter qu’ils ne parlaient pas wendat, une langue qu’ils avaient oubliée, mais français, et qu’ils étaient des catholiques pratiquants ne se livrant pas aux rituels animistes. 

Ils avaient néanmoins préservé une tradition autochtone: la plupart d’entre eux, les femmes comme les hommes, pétunaient abondamment!

Pourtant, comme je l’avais lu dans les manuels d’histoire des Frères des Écoles chrétiennes, ces Hurons avaient été de farouches guerriers. 

Avant l’arrivée des Européens, ils vivaient dans le sud de l’Ontario actuel. 

Ils furent enrôlés dans les guerres de colonisation par les Français (qui rechignaient à leur fournir des armes), tandis que leurs frères ennemis iroquois se rangèrent du côté des Néerlandais puis des Britanniques. 

Loin du mythe du bon sauvage 


En 1648-1649, les Iroquois, mieux armés, lancèrent une guerre d’extermination contre les Hurons-Wendats, déjà affaiblis par les maladies infectieuses importées d’Europe. 

Seuls quelques milliers survécurent et se dispersèrent: plusieurs se réfugièrent au sud des Grands Lacs tandis qu’environ 300 d’entre eux (surtout des femmes) furent ramenés à Québec. 

D’abord installés à l’Île d’Orléans puis à Sillery, ils durent pénétrer à l’intérieur des terres pour fuir les Iroquois qui les harcelaient: à la mission de Lorette, créée par le père Chaumonot, puis à la Jeune-Lorette, où ils s’installèrent pour de bon en 1697. 

Ce sont les descendants de ces Hurons-Wendats, sédentarisés, christianisés, francisés, monogames et partiellement métissés avec les colons français qui forment la population du Wendake d’aujourd’hui.

Plus que de la perplexité, j’éprouvais devant ma parentèle autochtone une véritable déception. 

Bien qu’ils fussent pour la plupart des chasseurs et des pêcheurs émérites et que les Vieux, comme on disait, m’aient raconté la rude vie de guides et de trappeurs de certains anciens (voir L’Appel du voyage et le chant des Muses), cette réalité un peu terne ne coïncidait pas avec mon imaginaire, peuplé par les Indiens du Far West galopant à cheval et résistant tant bien que mal à la colonisation américaine.