L’Espagne est-elle la fusée économique de l’Europe?

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Jeudi le 25 septembre 2025, à 16:40

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L’Espagne est-elle la fusée économique de l’Europe?
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Portée par une croissance spectaculaire, l’Espagne fascine l’Europe, mais derrière l’élan de la fusée ibérique se cachent aussi des fragilités structurelles, comme l’explique notre spécialiste de l’Espagne, Nicolas Klein. 

 

L’Espagne a rarement attiré autant de regards qu’au cours des quatre dernières années. En 2020, le pays enregistrait une contraction de son PIB de 11%, conséquence directe de la paralysie du tourisme et des transports lors de la première vague de la pandémie de Covid-19. 

 

Pourtant, dès 2021, l’économie ibérique affichait un rebond spectaculaire: 6,7%, suivi de 6,2% en 2022, de 2,7% en 2023 et de 3,5% en 2024. 

 

Alors que ses voisins français et allemands stagnaient, Madrid s’imposait comme le moteur de la zone euro. De quoi nourrir une interrogation: miracle ponctuel, modèle à suivre ou simple conjonction d’événements favorables?

 
Le tourisme comme catalyseur
 

Représentant environ 14 % du PIB espagnol, le secteur du tourisme a été le premier levier de la reprise. En 2024, le nombre de visiteurs étrangers outre-Pyrénées atteignait 93,8 millions de personnes pour plus de 126 milliards d’euros de recettes.

 

L’effet multiplicateur sur l’hôtellerie, la restauration, le commerce et la culture a été immédiat.

 

Cette manne a néanmoins ses limites car elle fragilise les infrastructures locales, contribue à la hausse du prix du logement et accentue les tensions environnementales.

 
L’oxygène des fonds européens
 

Deuxième pilier: l’injection massive de capitaux via le plan Next Generation EU. Avec 140 milliards d’euros alloués, l’Espagne a misé sur des projets de transformation structurelle comme la rénovation énergétique, les infrastructures vertes et la numérisation des PME. Ce choix stratégique a favorisé un effet d’entraînement sur l’investissement privé.

 

Dynamisme démographique et migrations
 

Enfin, l’Espagne s’est distinguée par une dynamique démographique plus favorable que celle de ses voisins en dépit d’un taux de natalité en berne. Les flux migratoires, principalement latino-américains, ont apporté une main-d’œuvre indispensable et stimulé la consommation. 

 

Parallèlement, l’arrivée de « nomades numériques » a dopé l’essor des nouvelles technologies. Toutefois, cette attractivité s’accompagne d’une flambée des loyers dans les grandes villes.

 
La mutation technologique
 

Si le rebond a été spectaculaire, c’est aussi parce que le pays a entrepris une diversification économique. L’électromobilité illustre ce virage. À titre d’exemple, l’usine de batteries de Stellantis et CATL à Figueruelas, en Aragon, annoncée pour 4,1 milliards d’euros en 2024, s’ajoute à d’autres projets du même type à Martorell, Vigo ou Sagonte.

 

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Le numérique n’est pas en reste puisqu’en 2024, les technologies de l’information et de la communication représentaient déjà 26% du PIB espagnol. Madrid et Barcelone s’imposent comme des hubs des technologies de la finance, suscitant près d’un milliard de dollars d’investissements en trois ans. 

 

Quant aux centres de données, ils se multiplient sur tout le territoire. Oracle a ainsi annoncé plus d’un milliard d’investissements sur dix ans.

 

Enfin, l’aérospatial a gagné en visibilité avec la fusée réutilisable Miura 1 de PLD Space, première du genre en Europe, financée à hauteur de 120 millions d’euros.

 
Les réformes de Mariano Rajoy
 

Cependant, l’actuel succès économique espagnol ne peut être compris sans revenir aux réformes du président du gouvernement Mariano Rajoy (2011-2018). 

 

En 2012, la flexibilisation du marché du travail (réduction des indemnités de licenciement, simplification des plans sociaux) a provoqué une baisse des coûts salariaux, une amélioration notable de la compétitivité mais aussi un recul des droits sociaux. 

 

L’Espagne a par conséquent réduit son déficit commercial et accru sa part dans les exportations mondiales.

 

Le virage de Pedro Sánchez
 

À partir de 2018, le socialiste Pedro Sánchez a infléchi la trajectoire avec une limitation des contrats précaires, une explosion des CDI (plus d’un million signés en 2022) et une hausse progressive du salaire minimum jusqu’à 1381 euros mensuels en 2025. 

 

Ces mesures ont soutenu la consommation et réduit la précarité sans pour autant effacer le problème du chômage de masse (qui atteignait encore 10,4% de la population active en juillet 2025).

 

C’est qu’en réalité, le succès espagnol repose sur la complémentarité de ces deux héritages: d’un côté, une compétitivité renforcée; de l’autre, une demande intérieure consolidée.

 

L’énergie, nouvel atout stratégique
 

Depuis plusieurs années, l’Espagne parie par ailleurs sur son potentiel solaire et éolien. L’Estrémadure concentre par exemple d’immenses parcs photovoltaïques, tandis que la Castille-et-León et l’Aragon dominent l’éolien terrestre. 

 

En 2023, près de 50% de la production d’électricité espagnole provenait déjà de sources renouvelables.

 

Cette abondance a eu un effet décisif car l’Espagne est devenue un des pays européens où les prix de gros de l’électricité sont les plus bas. 

 

Le mécanisme dit de «l’exception ibérique» (juin 2022-décembre 2023), qui permettait de plafonner le prix du gaz utilisé pour produire de l’électricité, a contribué à limiter l’envolée des factures au plus fort de la crise liée à la guerre en Ukraine.

 

Ainsi donc, alors que la France et l’Allemagne affichaient des prix moyens du MWh dépassant les 150 euros en 2023, l’Espagne oscillait entre 80 et 100 euros, renforçant l’attractivité de son industrie. 

 

Cet avantage comparatif séduit investisseurs étrangers et entreprises énergivores (chimie, métallurgie, centres de données).

 

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L’abondance d’énergie renouvelable a aussi offert la possibilité à l’Espagne de devenir un exportateur net d’électricité sur 47 mois en continu, record qui courait toujours en septembre 2025.

 
Reste l’enjeu de l’intermittence et du stockage. Sans interconnexions plus fortes avec la France, l’Espagne risque de ne pas exploiter pleinement son potentiel d’exportation. 

 

La course au développement des batteries et de l’hydrogène vert sera donc décisive pour confirmer cet avantage stratégique. De fait, les problèmes de réseau sont en partie à l’origine de la panne géante d’avril 2025.

 

Les fragilités structurelles

 

Derrière les réussites, des faiblesses persistent. Le chômage, même en baisse, reste élevé au sein de la population active. C’est particulièrement le cas chez les 18-25 ans, puisqu’il s’élève encore à 23,5%.

 

Quant à la productivité, elle demeure inférieure à celle de l’Allemagne et de la France tandis que l’investissement dans la recherche et le développement est insuffisant. 

 

Pour sa part, le revenu moyen mensuel, qui s’établit à 2572 euros, reste en deçà des 3478 euros français.

 

La flambée immobilière nourrit donc les inégalités car elle fragilise les classes moyennes espagnoles, qui peinent à se loger.

 

Le «modèle espagnol», symbole d’une lecture partisane

 

En France, l’Espagne est curieusement devenue un miroir politique: la gauche valorise les hausses du salaire minimum et la lutte contre la précarité là où la droite cite en exemple les réformes du travail de Mariano Rajoy et l’allongement de la durée de cotisation pour pouvoir partir à la retraite.

 

En réalité, l’économie espagnole n’est pas un modèle transposable, mais une construction hybride adaptée à ses spécificités. Ce succès repose de fait sur des circonstances particulières, difficiles à reproduire ailleurs. 

 

Il n’en demeure pas moins instructif puisqu’il montre que compétitivité et protection sociale peuvent être complémentaires. 

 

Disons-le tout net: l’Espagne de 2025 n’a pas inventé un miracle économique mais orchestré un redressement habile.

 

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Si la fusée espagnole fascine aujourd’hui, elle reste soumise aux lois de la gravité économique: chômage structurel, logement inaccessible, productivité insuffisante, richesse par habitant encore à la traîne (malgré une progression de 16,4% en cinq ans). 

 

Loin d’un modèle universel, l’Espagne nous livre une leçon de réalisme: la croissance durable exige autant de flexibilité que de justice sociale.