En novembre prochain, le roi d’Espagne Felipe VI effectuera une visite d’État en Chine, symbole d’un «virage asiatique» amorcé par Madrid il y a déjà vingt ans. Mais ce rapprochement reste semé de déficits et de dilemmes stratégiques.
Au moment où le gouvernement de Pedro Sánchez s’emploie à organiser une visite d’État du roi Felipe VI et de la reine Letizia en Chine en novembre 2025 (une première de ce type depuis plus d’une décennie), l’Espagne met une nouvelle fois en lumière l’importance stratégique que revêt l’Asie dans sa diplomatie.
L’initiative s’inscrit dans le prolongement d’un virage débuté il y a déjà vingt ans: le giro asiático (virage asiatique), qui a progressivement redéfini les priorités de sa politique étrangère.
Conçu comme une réponse à l’émergence de l’Asie comme centre de gravité mondial, ce mouvement a traversé trois gouvernements successifs, chacun apportant son accent propre mais tous reconnaissant le poids de la Chine.
De l’Europe à l’Asie: une nécessité stratégique
Traditionnellement, la diplomatie espagnole reposait sur trois piliers: l’Europe, la Méditerranée et l’Amérique latine.
Néanmoins, face à la montée en puissance de la Chine et de ses voisins, Madrid a compris qu’elle risquait de se marginaliser si elle ne prenait pas en marche le train de ce nouvel équilibre mondial.
Le giro asiático n’est donc pas une parenthèse, mais bien une adaptation structurelle.
L’ère Zapatero (2004-2011): les fondations culturelles et diplomatiques
Avec le socialiste José Luis Rodríguez Zapatero, l’Espagne a franchi une étape décisive en signant en 2005 un «partenariat stratégique global» avec la Chine.
Cet accord, comprenant seize conventions bilatérales allant de l’énergie nucléaire à la coopération scientifique, a donné un cadre inédit à la relation.
La diplomatie culturelle a été placée au cœur de cette stratégie et l’inauguration de l’Institut Cervantes de Pékin a symbolisé cette volonté de diffuser la langue espagnole.
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Les résultats ont été spectaculaires puisque le nombre d’étudiants chinois en espagnol a quadruplé et plus de soixante universités du pays proposaient un département dédié à cette langue en 2011, contre à peine vingt-cinq six ans plus tôt.
Zapatero a également cherché à jouer de l’avantage comparatif de l’Espagne, à savoir ses liens privilégiés avec l’Amérique latine.
Madrid a ainsi voulu se positionner comme un pont entre la Chine et cette région riche en ressources, ce qui constituait une manière de renforcer sa visibilité internationale.
Cette première phase a donc posé les bases d’une relation multidimensionnelle où le soft power complétait la diplomatie économique.
L’ère Rajoy (2011-2018): le pragmatisme de la crise
L’arrivée du conservateur Mariano Rajoy au pouvoir a coïncidé avec la crise financière de 2008. Avec un chômage record et une économie exsangue, l’Espagne a cherché dans la Chine une source d’investissements salvateurs.
Le pays est par conséquent devenu une des destinations privilégiées des capitaux chinois au sein du groupe des économies européennes fragilisées.
Entre 2012 et 2014, un tiers des investissements chinois en Europe a ciblé ces pays, contre moins de 10% au début de la décennie.
Rajoy a également manifesté son intérêt pour les grands projets chinois en participant en 2017 au forum inaugural de la Belt and Road Initiative (BRI).
L’Espagne a de plus rejoint la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures, mais sans aller jusqu’à signer un protocole d’adhésion formel à la BRI.
Cette prudence traduit une ambiguïté: si Madrid voyait dans la BRI des opportunités, les entreprises espagnoles ont souvent été mises de côté faute de transparence dans les appels d’offres, dominés par les acteurs chinois.
Le pragmatisme économique espagnol a donc buté sur les limites structurelles d’un partenariat asymétrique.
L’ère Sánchez (depuis 2018): intensification et dilemmes
Avec le socialiste Pedro Sánchez, les relations se sont intensifiées et diversifiées. Le chef du gouvernement a effectué trois visites officielles en Chine en seulement trois ans, rythme qui illustre la centralité accordée à Pékin.
Les coopérations se sont élargies à des secteurs stratégiques comme l’automobile, l’agroalimentaire, les technologies industrielles et l’énergie verte. Madrid présente de fait la Chine comme un partenaire incontournable non seulement pour l’Espagne, mais aussi pour l’Europe dans son ensemble.
Le pays s’est d’ailleurs positionné comme un contrepoids à la politique américaine vis-à-vis de la Chine.
Le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez (au centre) est accueilli par une représentation de danse du lion à son arrivée pour participer à l'inauguration du deuxième Institut Cervantes de Chine à Shanghai, le 10 septembre 2024. Photo: Hector RETAMAL pour l’AFP.
Le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a de fait insisté sur la nécessité pour l’UE de définir une approche propre et indépendante des logiques de confrontation de Washington.
Dans cette perspective, la Chine est désormais perçue comme un «partenaire naturel» concernant des enjeux globaux tels que le climat et le commerce.
Cependant, cette phase a aussi mis en lumière des contradictions. L’affaire Huawei en est l’illustration: alors que l’entreprise espagnole Telefónica annonçait le retrait progressif des équipements 5G du fournisseur chinois dans le pays pour des raisons de sécurité, le gouvernement espagnol continuait d’y avoir recours pour son système d’écoutes judiciaires.
Cette ambivalence nourrit les inquiétudes de ses partenaires occidentaux.
Une relation marquée par des déséquilibres persistants
Néanmoins, une des pierres d’achoppement de la relation bilatérale reste le déficit commercial espagnol vis-à-vis de la Chine.
En 2017, il atteignait 19,4 milliards d’euros, soit près de 80% du déficit extérieur total de l’Espagne.
Loin de s’améliorer, la situation s’est même aggravée: en juin 2025, les importations en provenance de Chine ont encore bondi de plus de 27% en un an.
En réalité, si l’Espagne importe massivement des biens de consommation et des équipements, elle peine à en exporter un volume équivalent malgré les efforts de divers secteurs.
À cela s’ajoute un autre constat: les relations de défense avec la Chine restent inexistantes. L’Espagne a au contraire renforcé son ancrage dans l’OTAN, comme en témoigne l’accord signé en mai 2025 qui place deux entreprises espagnoles au cœur de la production du système de missiles Patriot.
Le giro asiático s’arrête donc aux portes du militaire et Madrid ne veut pas (trop) compromettre son appartenance au bloc occidental.
Entre gains diplomatiques et fragilités économiques
Quels enseignements tirer de ces vingt années de giro asiático? Le bilan comporte des points indéniablement positifs.
L’Espagne a en effet diversifié ses partenariats au-delà de ses zones traditionnelles et accru sa visibilité internationale. Elle a également attiré des investissements dans des secteurs-clés et développé un soft power solide, notamment grâce au rayonnement de sa langue et de sa culture en Chine.
Cependant, les limites sont tout aussi visibles. L’asymétrie économique s’est approfondie, exposant Madrid aux aléas du commerce avec Pékin.
Les divergences normatives et la faible réciprocité dans certains projets ont également limité les retombées pour les entreprises espagnoles.
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Enfin, la politique de Sánchez a révélé la difficulté de concilier les intérêts économiques avec les impératifs de sécurité.
Par conséquent, l’avenir du giro asiático espagnol dépendra de la capacité de Madrid à trouver un équilibre en la matière. D’un côté, il faudra continuer à profiter des opportunités économiques offertes par la Chine et par l’ensemble de l’Asie.
De l’autre, il sera indispensable de réduire la dépendance commerciale à leur égard et de consolider l’autonomie technologique.
L’Espagne aura également un rôle central à jouer au sein de l’UE en plaidant pour une approche collective qui combine ouverture et fermeté.
Dans ce contexte, la visite d’État de Felipe VI et de la reine Letizia symbolise à la fois la continuité de ce mouvement et ses dilemmes: montrer l’importance de la Chine sans compromettre les alliances traditionnelles.
En définitive, ce giro asiático illustre le défi de toute puissance moyenne: savoir se projeter dans un monde multipolaire sans perdre son ancrage ni ses marges de manœuvre.













