Au Salvador, le Bitcoin au service de nouvelles communautés autonomes

À San Salvador

De gauche à droite : Miguel González, comptable formé par My First Bitcoin; le bénévole Nicolá Deidda et John Dennehy, fondateur de l’organisation. Photo: Jérôme Blanchet-Gravel pour Libre Média.

Lundi le 7 juillet 2025, à 13:00

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Au Salvador, le Bitcoin au service de nouvelles communautés autonomes
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Au Salvador, John Dennehy mise sur l’éducation populaire pour faire du Bitcoin un outil d’autonomie communautaire. Rencontre dans la capitale du pays.

 

Depuis que le Salvador a fait du Bitcoin une monnaie légale en 2021, ce petit pays d’Amérique centrale est devenu un eldorado pour les bitcoiners du monde entier.

 

Entrepreneurs, rêveurs, idéalistes ou rebelles de la finance traditionnelle y affluent pour participer à une expérience sans précédent.

 

Parmi eux, John Dennehy, ex-journaliste et écrivain new-yorkais installé à San Salvador, fondateur de My First Bitcoin, une organisation qui mise tout sur l’éducation pour transformer un projet numérique en véritable autonomie communautaire.

 

Entrevue avec un pédagogue passionné qui voit dans le Bitcoin bien plus qu’un actif spéculatif. 

 

Jérôme Blanchet-Gravel: John Dennehy, pourquoi avoir choisi le Salvador pour y baser votre réseau?

 

John Dennehy: «Je suis bitcoiner depuis 2013. Quand le Salvador a annoncé en 2021 qu’il allait adopter le Bitcoin comme monnaie légale, ça m’a paru gigantesque. C’était un moment historique. 

 

Je voulais être sur place, apprendre, contribuer. Et puis, c’est le premier pays à oser. Même si tout ne serait pas parfait, cette première tentative pouvait inspirer les prochaines expériences.

 

Le Salvador est propice, d’autant plus qu’il ne contrôle pas sa propre monnaie depuis 2001, car il est dollarisé. Il n’a donc rien eu à "abandonner" pour faire place au Bitcoin. 

 

Lire notre reportage: État contre chaos: Bukele, architecte d’un nouvel ordre au Salvador

 

Et avec les remesas [l’argent envoyé par les Salvadoriens vivant à l’étranger, principalement aux États-Unis, ndlr], qui représentent jusqu’à 25% du PIB, le Bitcoin a un vrai rôle à jouer. Il permet d’économiser sur les frais, de gagner du temps, d’être plus libre.»

 

Dans vos interventions publiques, vous insistez plus sur l’autonomie que sur la liberté financière en tant que telle, alors qu’on pourrait croire que le Bitcoin est avant tout le projet d’entrepreneurs résolument «capitalistes». Pourquoi?

 

John Dennehy: «Parce que je crois que la liberté individuelle sans autonomie, c’est fragile. L’idée du Bitcoin, ce n’est pas juste fuir les banques ou l’État. C’est de construire des communautés plus autonomes et plus résilientes. 

 

Ce que je veux transmettre à travers My First Bitcoin, c’est une capacité d’agir. Il ne s’agit pas d’obéir à de nouveaux gourous du numérique, mais de comprendre, de choisir, de bâtir et de transmettre.»


Quel est aujourd’hui votre rôle concret dans l’organisation? Enseignez-vous encore, ou avez-vous dû passer le relais sur le terrain?

 

John Dennehy: «Non, pas directement. Tous nos enseignants sont Salvadoriens, et c’est un choix volontaire.

 

Souvent, ce sont même d’anciens élèves. Comme Gerardo et Daniela, deux jeunes qui ont suivi notre programme de diplôme Bitcoin à 17 ans. Un an plus tard, ils étaient devant la classe, à enseigner dans leur propre école.

 

C’est ça, l’éducation communautaire: pas des sauveurs venus de l’extérieur, mais des gens du coin qui transmettent ce qu’ils ont appris.

 

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On a un programme de dix semaines, le Bitcoin Diploma. La demande est énorme. Dès 2022, on doublait nos cohortes tous les deux mois.

 

Aujourd’hui, on reçoit plus de demandes qu’on ne peut en satisfaire. Faute de moyens suffisants, on doit en refuser une partie. Ce qu’on développe de plus en plus, c’est l’international: en formant ceux qui, chez eux, vont à leur tour former d’autres.

 

John Dennehy dans les bureaux de Mi Primer Bitcoin à San Salvador, le 22 juin 2025. Photo: Jérôme Blanchet-Gravel pour Libre Média.

 

 

L’éducation a longtemps été monopolisée par les États ou les multinationales. Nous, on veut faire l’inverse: enseigner le Bitcoin sans influence, sans agenda. 

 

On ne dit pas: "voici le bon portefeuille" ou "voici comment devenir riche". On dit:"voici les outils, choisis ce qui te convient". Et surtout, on forme des éducateurs issus des communautés locales.»


Le paradoxe saute aux yeux: le Bitcoin est un outil radicalement décentralisé, pensé pour limiter l’emprise de l’État… et pourtant, il est promu ici par un président fort, Nayib Bukele, qui mène une politique sécuritaire musclée. 

 

John Dennehy: «Oui, c’est en quelque sorte contradictoire. Bukele est un dirigeant fort, et Bitcoin est un système qui affaiblit le pouvoir central. Mais c’est aussi ce paradoxe qui rend l’expérience salvadorienne unique. 

 

 

La Cathédrale métropolitaine Saint-Sauveur de San Salvador, de nuit, fin juin 2025. Photo: Jérôme Blanchet-Gravel pour Libre Média.

 

 

Il y a ici une tension féconde entre le haut et la base. Et puis, il n’y a pas de pays parfait pour le Bitcoin. Partout, il y aura des contradictions. L’important, c’est que la population s’approprie cet outil fondamental.»

 

Vous avez aussi créé un réseau mondial d’éducateurs: le Node Network

 

John Dennehy: «Oui. En 2023, on a commencé à recevoir des messages de gens du monde entier: "Ce que vous faites au Salvador est génial, comment on fait ça chez nous?"

 

Alors on a ouvert nos contenus en open source, et on a lancé ce réseau. Aujourd’hui, comme vous le voyez sur la carte, on est présents dans plus de 30 pays, avec plus de 60 "nœuds".

 

Chaque mois, on se réunit pour partager les meilleures pratiques. C’est une sorte de gouvernance horizontale de l’éducation Bitcoin.»

 

Il ne s’agit pas, en somme, de faire du profit rapidement sur la base de la spéculation?

 

John Dennehy: «On ne parle pratiquement jamais de trading. On ne promet pas que tu vas devenir riche. On te montre comment devenir plus libre.

 

C’est un changement de paradigme. On n’apprend pas à accumuler des dollars, mais à se passer des dollars! C’est ça, notre révolution silencieuse.»

 

Le Bitcoin est donc, paradoxalement, une sorte de nouvelle Internationale? Bitcoiners de tous les pays, unissez-vous...

 

John Dennehy: «Si on veut. On travaille avec des projets en Haïti et en République dominicaine, pourtant deux pays qui ont actuellement de mauvaises relations

 

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Mais à travers le Bitcoin, les projets se parlent. Les gens coopèrent. C’est ce que je trouve magnifique. 

 

Bitcoin, c’est une langue commune, au-delà des États, des conflits, des barrières. C’est ce qu’on veut incarner avec nos assemblées mensuelles et nos unconferences, nos grandes rencontres participatives.»

 

Un dernier mot pour ceux qui voient encore le Bitcoin comme une arnaque ou une lubie d’ultralibéraux?

 

John Dennehy: «Pour nous, le Bitcoin n’est pas un moyen de s’enrichir, c’est un moyen de gagner en liberté. Si ça vous permet aussi de gagner plus d’argent, tant mieux, mais ce n’est pas notre objectif.

 

Ce qui nous intéresse, c’est: est-ce que ça vous rend plus libre? Et cette liberté, elle ne peut exister que si elle est comprise, partagée et vécue localement.»