Peur, confort, oubli: autopsie d’une campagne jouée d’avance

Mark Carney cuisine le 11 avril 2025 avec des membres de son entourage. Photo: page Facebook officielle du premier ministre Mark Carney.

Mardi le 13 mai 2025, à 10:30

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Peur, confort, oubli: autopsie d’une campagne jouée d’avance
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Joanne Marcotte dresse le bilan d’une campagne fédérale marquée par l’évitement des vrais enjeux et la stratégie de la peur, durant laquelle l’alternance a été neutralisée au profit du confort des aînés et de l’indifférence face à l’avenir.

 

La «plus grande crise de notre vie», «les États-Unis veulent notre pays»… Vous y avez cru? Vraiment? Assez pour oublier le dégât des Libéraux fédéraux des 10 dernières années: doublement de la dette, crise du logement, immigration incontrôlée, augmentation du nombre de fonctionnaires fédéraux de 42% depuis l’arrivée de Justin Trudeau?

 

Ça ne vous dit rien? Probablement pas. Ce ne sont que des chiffres. Je vous en prie: pas trop de chiffres, s.v.p., entend-on souvent lors des émissions d’affaires publiques. «On risque de perdre l’auditeur… On ne veut pas le mêler.»

 

Le Canada entre déni et médiocrité

 

Le Canada, cancre en matière de croissance économique. Le Canada, cancre en matière de défense nationale. Ça ne vous dit rien, ça non plus, j’imagine. Le bilan du gouvernement? Bof. Le principe de l’alternance? Bof. C’est quoi ça, l’alternance au juste?

 

On vous a dit que Poilievre était «dangereux»… alors il doit être dangereux. On vous a dit que les Conservateurs étaient anti-femme, anti-environnement, anti-équité… alors ça doit être vrai puisqu’il y a tellement de titres de journaux qui l’affichent. Pas la peine de lire les articles, le titre est tellement saisissant, ça doit être vrai.

 

Et puis, vous avez vraiment cru que la «question de l’urne» était celle qui a été poussée par les Libéraux et leurs alliés médiatiques? Qu’il s’agissait d’élire LA personne qui allait tenir tête à Donald Trump? Vraiment? Vous avez cru que Donald Trump allait envahir le Canada ou en faire le 51e État? Mais que Carney, lui, allait l’en empêcher?

 

Quelle prestation dramatique tout de même!

 

«La vieille relation que nous avions avec les États-Unis basée sur des économies intégrées, sur la collaboration en matière de sécurité et militaire, c’est terminé», a déclaré Mark Carney, le 27 mars 2025. «Réaction excessive. Enfantine. Immature.» De la petite, très petite politique électoraliste. Ça, c’était ce que j’écrivais en réponse à cette sortie, le jour même sur X.

 

 

Nous voilà maintenant dans un contexte où le président américain et le premier ministre canadien sont tous deux des adeptes du protectionnisme.

 

 

Dieu ce que les bonzes du war room du Parti libéral du Canada sont brillants! Du pur génie, il faut l’admettre, et sans la moindre décence. Les mêmes d’ailleurs qui ont fait élire Justin Trudeau 3 fois de suite. Car ils vous connaissent bien, vous qui avez voté libéral et qui avez assuré le Parti libéral d’un quatrième mandat successif.

 

La peur, ça marche bien avec vous. La peur des changements climatiques, la peur de la Covid, la peur de Trump. Toutes des menaces «existentielles», vous dit-on! Et vous achetez ça… Comme c’est facile d’avoir votre vote si on s’y prend bien.

 

Pas besoin de programme électoral, ni même d’une visite de courtoisie dans votre province. Un cadre financier? Quelle farce! Le débat des chefs à TVA? Bof. Ce qui compte, c’est que le Parti libéral ait fini par comprendre que ce que vous vouliez, dans le fond, le vrai fond, le fond du fond, c’est qu’il se débarrasse de Justin.

 

Maintenant que c’est fait, le nouveau gars a un beau CV, ça vous impressionne, il a probablement votre âge, et ça vous a suffi. Vous ne le connaissez pas, mais c’est pas grave.

 

De «c’est terminé» à «nous nous aimons»

 

Alors après tant d’émotions, vous devez être vraiment déboussolés, là. Parce que là, il paraît que l’histoire du 51e État? Pouf! Disparue! On en parlera plus. Trump est maintenant notre ami. Il l’a dit en conférence de presse dans le Bureau ovale et devant Mark Carney. «Il faut être deux pour danser le tango», a-t-il dit.

 

Avez-vous moins peur? Est-ce que ça vous a calmé un peu? Est-ce que Carney a eu le dessus sur Trump? Vous ne voulez pas le savoir, parce que franchement, lors de sa visite, il avait l’air bien piteux. Loin, très loin du 10/10 que lui a attribué la meute médiatique québécoise.

 

À lire aussi: Carney-Trump: le naufrage d’un Canada qui s’invente des victoires

 

Il s’est encore fait dire que les États-Unis n’ont besoin de rien qui provienne du Canada (ce qui est faux). Que le président ne comprenait pas pourquoi les États-Unis subventionnaient le Canada à raison de 200 milliards par année (ce qui est faux)! Il s’est fait dire qu’il n’y avait aucune raison pour laquelle il retirerait les tarifs sur l’acier et l’aluminium. Ils resteront.

 

Ni sur les composantes automobiles qui n’étaient pas couvertes par l’ACEUM. Le président veut effectivement que les Américains fabriquent leurs propres voitures, advienne que pourra du secteur automobile du Canada.

 

La contribution de Mark Carney? Seuls 8,8% des mots qui y ont été prononcés l’ont été par le premier ministre du Canada (eh oui, ces choses-là sont comptées). Rien qui reflétait le ton de la campagne électorale.

 

Cela dit, le président aime le Canada. Et c’est ça qui est important, n’est-ce pas? L’amour! L’amitié! Il veut une relation amicale, «friendly». «Canada loves us. We love Canada.»

 

C’est beau, le friendship. Cela a dû rassurer le fort pourcentage d’Américains qui ne comprennent pas pourquoi leur pays s’en prend tant au voisin du nord.

 

Et ne nous illusionnons pas sur le pouvoir de Carney. L’opinion des Américains de Trump en matière de commerce international et de libre-échange est pitoyable. En effet, «une majorité d’Américains (55%) estiment désormais que les États-Unis devraient poursuivre une politique de libre-échange mondial, contre seulement 35% en 2024», d’après cette enquête

 

Non. Le discours trumpiste qui prétend que l’Amérique est victime d’abus de la part de tous les pays du monde avec qui elle échange ne marche juste pas. Par conséquent, ce n’était donc pas le temps de faire de Carney un Zelensky. Le président s’est probablement retenu; Vance aussi. Ça a dû être difficile.

 

Mais vous, cela vous rassure-t-il, d’être maintenant officiellement amis des États-Unis? Ça devrait. En principe. Parce qu’au sortir de cette rencontre, durant laquelle absolument rien n’a changé, Carney déclarait: «c’est le début d’une nouvelle relation économique et de sécurité entre le Canada et les États-Unis.» Hier, c’était terminé.

 

Quelques jours plus tard, après avoir remporté l’élection, c’est le début d’un temps nouveau… Cute… mais entretemps, on s’est privé d’une élection sur des enjeux signifiants pour le Canada.

 

«Personne ne peut contrôler Trump»

 

Peut-être peut-on espérer l’élimination des tarifs sur l’aluminium et l’acier censément dû au trafic du fentanyl? N’en espérez pas autant. En ce qui concerne le Canada, le fentanyl n’a rien à y voir. Mais le président se devait d’accoucher d’un premier deal la semaine dernière et il a choisi l’Angleterre pour ce faire.

 

Un «deal» conclu avec l’Angleterre qui est très loin d’être avantageux pour ce pays. Selon des analystes, «les perspectives économiques de la Grande-Bretagne restent bien plus sombres qu’elles ne l’étaient il y a seulement deux mois, l’accord n’offrant qu’un allègement mineur des droits de douane dans leur ensemble.»

 

Et puis, «les États-Unis ont exigé des garanties selon lesquelles la Grande-Bretagne exclurait Pékin des infrastructures critiques, notamment les secteurs pharmaceutique et sidérurgique.»

 

On explique dans un texte du Telegraph intitulé «Trump a complètement déjoué Starmer avec l'accord commercial entre les États-Unis et le Royaume-Uni» que des tarifs de 10% sur toute exportation aux États-Unis s’accompagnaient d’une imposition à l’Angleterre d’acheter pour 10 milliards de dollars d’avions Boeing, sous une forme ou une autre.

 

Rappelons que les États-Unis n’avaient même pas de déficit commercial avec l’Angleterre, vous imaginez? Ils sont punis quand même.

 

Voyez-vous ce qui attend le Canada dans cette «nouvelle relation économique amicale» avec les États-Unis? Ça vous rassure? Ou commencez-vous à réaliser que les Conservateurs avaient bien raison de reconnaître publiquement que la priorité devait être de faire du Canada une puissance énergétique et de diminuer la dépendance envers le voisin du sud?

 

«Personne ne peut contrôler ce que fera Donald Trump, mais nous pouvons contrôler notre propre destin en choisissant de bâtir une économie plus forte chez nous», a déclaré Pierre Poilievre qui s’adressait à un public adulte plutôt qu’à des dépendants émotionnels de l’État toujours à la recherche d’une figure protectrice.

 

Vous avez préféré croire le contraire et opté pour un chef libéral qui a admirablement capitalisé sur l’innocence et la peur.

 

Et quel succès! Presque le tiers des gens qui avaient voté Bloc québécois en 2021 se sont exilés au Parti libéral (15%) et au Parti conservateur (13%). Quant aux électeurs du NPD en 2021, 42% ont voté libéral. 42%! Aujourd’hui, ce même NPD a perdu son statut de parti officiel et revendique quand même d’être reconnu… parce qu’ils auraient voté NPD à défaut de choisir pour Carney par devoir patriotique. Par devoir patriotique!

 

Ça m’a fait sourire et je me suis demandé s’il était possible que 15% des bloquistes souverainistes qui ont voté libéral l’aient également fait par devoir patriotique. Ce serait drôle, avouez. Des souverainistes patriotes… à la défense du Canada!

 

Quant au Parti conservateur, son électorat a été le plus solide: 89% de ceux qui ont choisi ce parti en 2021 y sont restés. De plus, contrairement à ce que prétend le commentariat libéral, Poilievre a su agrandir la tente conservatrice par l’ajout de jeunes, d’immigrants, et de travailleurs syndiqués, la plus grande surprise étant celle des circonscriptions du sud de l’Ontario qui ont choisi le Parti conservateur.

 

Des semaines éprouvantes, des années perdues

 

Bref, pour moi qui privilégie la liberté individuelle et le libre-marché plutôt que l’étatisme et le protectionnisme, les dernières semaines ont été éprouvantes. Honnêtement, j’ai mis plusieurs jours à digérer tout ça car le problème, c’est que j’essayais de comprendre alors qu’il n’y avait rien qui pouvait s’expliquer par la raison.

 

À lire aussi: Le vote immigré, clé de la victoire de Carney au Québec?

 

Alors maintenant, malgré le succès et l’amélioration de la qualité de vie qu’a produits l’ouverture des échanges commerciaux mondiaux, nous voilà maintenant dans un contexte où le voisin du sud ET le nouveau premier ministre du Canada sont des adeptes du protectionnisme, des tarifs et du dirigisme économique.

 

Pire, de contre-tarifs qui ajouteront des revenus au gouvernement. Ça va nous coûter cher, chers concitoyens. Attendons-nous à de nouvelles formes de taxation (tarifs), de confiscation (impôt sur la prise de valeur de votre résidence principale?), et de réglementations.

 

Ajoutez à cela les leçons de l’élection canadienne qui me font réaliser encore davantage à quel point l’électorat peut être vulnérable face aux king-pins des war room d’un parti politique sans scrupules. En somme, dans ce cas-ci:

 

-Les électeurs ne votent pas sur le bilan d’un gouvernement, même si celui-ci est désastreux. L’alternance n’est plus vue comme un besoin d’assainir les mœurs politiques ou la corruption.


-L’élite politico-médiatique peut réussir à vendre une question de l’urne qui n’a absolument rien à voir avec la gouvernance d’un pays.


-Les électeurs votent majoritairement par peur de perdre certains acquis ou par peur de «l’étranger». Idéalement, on tentera de faire les deux et si ça ne marche pas, on promettra des programmes ou des chèques.


-La faible compétence civique de l’électorat et le spin médiatique partisan du Parti libéral ont rendu l’électorat vulnérable à toute manipulation émotionnelle.


-La chance et le contexte du moment décident à 80% du résultat de l’élection. Rien ne sert de préparer des années d’avance la prochaine élection.


-L’artisan et le génie derrière une campagne électorale réussie auront soit créé, soit profité d’un contexte émotionnel qui aura évacué tout argumentaire rationnel de politique publique.


-Le confort et l’indifférence de nombreux boomers face à la réalité vécue par les plus jeunes générations amènent le pays dans un cul-de-sac et risque de provoquer à moyen terme, un désordre social. Il en est de même pour les enjeux de sécurité publique et d’antisémitisme qui ne semblent pas être pris au sérieux par le gouvernement en place depuis 10 ans.
 

Bref, tout ça est à retenir pour la prochaine élection! En attendant, continuons de nous faire des peurs, de disculper nos élus de leur malgouvernance, d’acheter les discours de «menaces existentielles» et de voir petit à petit nos libertés s’effriter.