École québécoise: élever par le respect ou dompter par l’interdit?

Le ministre québécois de l’Éducation Bernard Drainville, le 30 avril 2025. Photo: page Facebook officielle de l’actuel député de Lévis.

Vendredi le 2 mai 2025, à 11:25

Abandonner le vouvoiement, c’est contribuer à l’appauvrissement du langage et à l’effacement des repères relationnels fondamentaux, estime notre contributrice Anne-Emmanuelle Lejeune.

 

Lorsque je suis arrivée au Québec en 1999, j’ai été sidérée par ce grand village aux allures des Ardennes dans lequel tout le monde se tutoyait. 

 

Je me souviens encore de cette première visite à la banque Desjardins où la caissière m’a remis ma carte en me disant: «Serre-la». La serrer entre mes doigts ? Cette femme ne va pas bien, me suis-je dit. Heureusement que cette charmante employée a su détecter mon incompréhension pour me suggérer de la ranger. 

 

Après un passage dans un collège français, j’ai atterri dans le système public québécois, fièrement engagée par un Français de deuxième génération. La première rencontre avec les élèves fut insolite lorsque j’ai imposé le vouvoiement. Et je l’ai exigé jusqu’en 2024. 

 

On envoie moins facilement «à la gare» au «vous» qu’au «tu», quoique j’aie eu droit en 2002 à un «Crisse-moi patience » que je n’ai compris qu’après un «Ta gueule».

 

Le vouvoiement, un marqueur de respect à rétablir

 

Vingt-cinq ans plus tard, je me retrouve pour une fois d’accord avec Bernard Drainville au sujet du vouvoiement dans les écoles. Le vouvoiement n’est pas qu’une question de politesse désuète. 

 

Ce n’est pas un hasard si Marcel Proust écrivait dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs que «le respect est toujours, dans une certaine mesure, proportionnel à la distance qu’on met entre soi et les autres». 

 

Cette distance n’est pas un fossé infranchissable, mais un espace où peut s’épanouir l’autorité bienveillante nécessaire à toute relation pédagogique fructueuse.

 

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Je suis fermement convaincue que le vouvoiement a sa place dans notre époque. Contrairement à certaines tendances de la pédagogie moderne dite de proximité souvent excessive, je crois que le vouvoiement est un outil linguistique précieux qui marque clairement les rôles dans la relation éducative et la société.

 

L’enseignant n’est pas un «égal» de l’élève; il est une figure d’autorité bienveillante dont la fonction mérite ce marqueur de respect.

 

Supprimer le vouvoiement, norme sociale de politesse et marque de reconnaissance mutuelle, c’est contribuer à l’appauvrissement du langage et à l’effacement des repères relationnels fondamentaux.

 

Interdire les téléphones: un aveu d’impuissance?

 

Quant à l’interdiction des téléphones dans les écoles, je suis partagée. D’un côté, je comprends la volonté de limiter les distractions et de favoriser les interactions sociales directes. De l’autre, où est la cohérence avec la montée du numérique et des intelligences artificielles qui transforment radicalement notre société?

 

Il est évident que des récréations sans téléphones peuvent renforcer la socialisation et faire naître de belles histoires, mais rien n’est moins sûr. Avant l’avènement des cellulaires, la violence sévissait déjà dans les cours d’école, les toilettes et les corridors. 

 

Les enfants et les adolescents peuvent faire preuve d’une cruauté rare pour survivre dans un groupe. La dynamique d’exclusion et d’intimidation ne date pas d’hier et n’a pas attendu les réseaux sociaux pour s’exprimer.

 

Comme le soulignait Michel Foucault dans Surveiller et punir, «le pouvoir n’est pas quelque chose qui s’acquiert, s’arrache ou se partage, quelque chose qu’on garde ou qu’on laisse échapper; le pouvoir s’exerce à partir de points innombrables, et dans le jeu de relations inégalitaires et mobiles.» 

 

Les jeux de pouvoir entre élèves ne disparaîtront pas simplement parce qu’on leur aura confisqué leurs téléphones.

 

Cette interdiction généralisée me fait penser à l’opposition entre Athènes et Sparte dans la Grèce antique.

 

D’un côté, Athènes valorisait l’éducation comme une responsabilité partagée en faveur de l’ouverture intellectuelle et la pensée critique. De l’autre, Sparte imposait une éducation rigide et étatique qui produisait d’excellents soldats, mais peu de penseurs remarquables.

 

En interdisant strictement les téléphones sans offrir d’alternatives éducatives, ne risquons-nous pas de créer une génération de jeunes dépourvue de sens critique face aux outils numérique? 

 

Je crains fort que les jeunes se rattrapent le soir sur leurs téléphones, au détriment de leurs devoirs. Et les parents, épuisés par leurs journées de travail et parfois démissionnaires face à leurs responsabilités éducatives, achèteront leur paix en faisant semblant de ne pas savoir.

 

La solution proposée par le ministre risque ainsi de déplacer le problème plutôt que de le résoudre.

 

Certes, il est nécessaire de poser des limites et d’instaurer un cadre. Le vouvoiement peut contribuer à créer ce cadre respectueux dont nos jeunes ont besoin. Mais il ne saurait suffire à lui seul.

 

L’apprentissage du respect ne se décrète pas ; il se cultive patiemment, jour après jour, dans la relation pédagogique. Quant aux téléphones, plutôt que de les bannir complètement, ne pourrait-on pas envisager leur intégration raisonnée dans la pédagogie? 

 

Former des citoyens critiques, pas seulement obéissants

 

En fin de compte, voulons-nous former des citoyens obéissants ou des citoyens responsables? Des individus qui respectent les règles par crainte de la sanction ou par compréhension de leur bien-fondé?

 

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Enseignons à nos élèves à déconstruire, à critiquer, à s’exprimer sans haine et sans peur. «C’est dans l’épreuve qu’on reconnaît l’âme», selon Euripide. Et notre école, aujourd’hui, est à l’épreuve de sa propre peur. Que choisira-t-elle? La répression spartiate ou l’émulation athénienne?

 

«L’éducation, selon Hannah Arendt, est le point où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité». Assumons cette responsabilité pleinement, en préparant nos élèves au monde réel dans lequel la première des sécurités est la liberté.