«La société espagnole est globalement hostile à Donald Trump»

Un manifestant tient une pancarte lors d'une manifestation anti-Trump à Barcelone, le 29 mars 2025. Photo: LLuis GENE pour l’AFP.

Mardi le 8 avril 2025, à 13:15

Comment l’Espagne réagit-elle aux tarifs imposés par Donald Trump? Les réponses de Nicolas Klein, fin spécialiste du pays de Cervantès.

 

Les États-Unis de Donald Trump ne ménagent pas l’Espagne: surtaxes sur ses exportations, refroidissement diplomatique, effacement de son empreinte historique dans les Amériques… Madrid encaisse les secousses d’un partenaire américain devenu imprévisible.

 

Entretien avec l'auteur, enseignant et hispanologue Nicolas Klein.

 

Jérôme Blanchet-Gravel: Comment l’Espagne entend-elle globalement riposter aux tarifs de Donald Trump touchant l’ensemble de l’Union européenne? À quel point son économie pourrait-elle souffrir de cette guerre commerciale?

 

Nicolas Klein: L’Espagne est effectivement engagée dans un processus visant à faire face aux nouveaux tarifs douaniers imposés par l’administration Trump à la plupart des pays du monde.

 

Pour le moment, son objectif consiste moins à riposter qu’à protéger ses entrepreneurs du choc que cela peut représenter pour eux – choc estimé à environ 15 milliards d’euros par le ministre de l’Économie, du Commerce et des Entreprises, Carlos Cuerpo. Cela représente 80% du total des exportations espagnoles vers les États-Unis d’Amérique.

 

Un plan symétrique d’environ 15 milliards d’euros a ainsi été annoncé par le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, afin de soutenir lesdites compagnies.

 

Le secteur le plus inquiet face aux récentes mesures de Donald Trump est celui de l’agroalimentaire (vin, charcuterie, huile d’olive, etc.), même si l’automobile risque d’accuser elle aussi le coup.

 

 

Pedro Sánchez prononce un discours au palais de la Moncloa à Madrid, le 3 avril 2025. Le Premier ministre espagnol a déclaqué que le tarifs douaniers annoncés par Donald Trump constituaient une «attaque unilatérale» de Washington contre l'Europe. Photo: Javier SORIANO pour l’AFP.

 

 

En effet, bien que les usines espagnoles de véhicules soient peu tournées vers la première puissance mondiale lorsqu’il s’agit d’exporter, de nombreux équipementiers ibériques travaillent avec les compagnies allemandes. Or, ces dernières sont beaucoup plus exposées aux risques venus de l’autre côté de l’Atlantique.

 

Un fait important est à noter dans les relations commerciales entre Madrid et Washington: l’Espagne est historiquement déficitaire vis-à-vis des États-Unis, ce qui la place dans une position singulière au sein des grandes économies européennes.

 

À lire aussi: En Espagne aussi, des personnalités fortes bravent la censure

 

Il faut aussi ajouter que la crise financière et économique qui se profile aujourd’hui sur l’ensemble de la planète voit l’Espagne mieux préparée qu’en 2008: son système bancaire est plus résistant, sa balance des paiements est excédentaire, ses débouchés sont plus nombreux et, bien que la croissance attendue pour 2025 risque d’être moins élevée qu’initialement espéré, la dynamique globale de l’économie espagnole est encourageante.

 

Au Canada, la rupture des bonnes relations avec Washington a engendré une vague de rejet des États-Unis. Comment l’administration Trump est-elle perçue dans l’opinion publique espagnole? Et dans les médias qui influencent cette perception?

 

Nicolas Klein: En dehors de la droite «radicale» de Vox, qui défend le président Trump envers et contre tout, ainsi que de ses soutiens, la classe politique et la société espagnole sont globalement hostiles à l’actuelle administration américaine.

 

Il faut cependant décoller un peu le nez de l’actualité pour se rendre compte que les tensions entre Madrid et Washington ne datent pas d’hier.

 

Le retrait des troupes espagnoles stationnées en Irak, décidé par le président du gouvernement José Luis Rodríguez Zapatero après sa victoire électorale de 2004, a entraîné un sérieux refroidissement des relations bilatérales. Et cela n’a pas évolué quand un démocrate (que ce soit Barack Obama ou Joe Biden) occupait la Maison-Blanche.

 

Les États-Unis accusent l’Espagne de soutenir le Venezuela de Nicolás Maduro, d’être trop proche de la Chine, d’avoir officiellement reconnu l’État palestinien comme un pays à part entière, etc. Ces griefs ont été formulés, directement ou pas, par tous les présidents américains depuis le milieu des années 2000.

 

Aucun d’entre eux n’a d’ailleurs effectué de visite officielle en Espagne à des fins strictement bilatérales, exception faite de Barack Obama à la fin de son second mandat. C’était toutefois un voyage très court, au pas de charge et sans grande publicité ni véritable enjeu.

 

Quant aux médias espagnols, il n’y a guère que ceux situés à droite pour se montrer plus favorables à l’égard de Donald Trump (et encore n’est-ce pas le cas de tous).

 

Il faut cependant dire que Donald Trump, qui mène une offensive contre la présence historique du fait espagnol (et pas seulement hispanique) dans les actuels États-Unis ou affiche une grande proximité avec le rival marocain, ne leur facilite pas la tâche…

 

Pedro Sánchez effectuera les 10 et 11 avril prochains sa troisième visite officielle en Chine. Le premier ministre socialiste a déclaré vouloir renforcer ses liens avec Xi Jinping et encourager les investissements chinois. Doit-on parler d’un «virage chinois» de l’Espagne, pourtant très engagée au sein de l’OTAN et dans le soutien à Ukraine?

 

Nicolas Klein: En premier lieu, l’Espagne est moins engagée dans l’OTAN et le soutien à l’Ukraine qu’on ne pourrait le croire à première vue. Madrid se fait régulièrement tirer les oreilles par Washington au sujet de ses faibles investissements dans la Défense (moins de 1,3% de son PIB en 2024, même si le gouvernement Sánchez a promis à Bruxelles un effort exceptionnel dans le domaine dès cette année).

 

Par ailleurs, comme je le soulignais précédemment, Pedro Sánchez mène une politique d’équilibre géopolitique qui déplaît beaucoup à Washington. L’implication de Madrid dans l’aide à l’Ukraine était minime, y compris lorsque Joe Biden était président.

 

À lire aussi: «L’hispanité est une alternative à la mondialisation déshumanisante»

 

Vous avez en revanche raison de parler de «virage chinois» de l’Espagne, virage qui débute, comme je l’expliquais plus haut, dès les années 2000. Une telle orientation n’a été désavouée par aucun président du gouvernement depuis Rodríguez Zapatero.

 

L’idée de Madrid est de diversifier ses partenaires commerciaux et géopolitiques afin de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier.

 

La Chine l’a bien compris et investit grandement en Espagne, que ce soit aux Canaries (plateforme européenne privilégiée pour les compagnies chinoises tournées vers l’Amérique et l’Afrique), en Andalousie (où le port de Málaga devient une plaque tournante des importations de véhicules venus de Chine), à Madrid (où la gare de marchandises d’Abroñigal reçoit des produits acheminés directement en train depuis Yiwu) ou à Valence (dont le port voit un afflux croissant de cargos asiatiques).

 

Des firmes comme Huawei sont très présentes sur le marché et dans les institutions espagnoles, au grand dam de Washington. Et on pourrait encore multiplier les exemples…

 

Le parti de droite Vox, que vous avez mentionné, affiche depuis plusieurs années une proximité avec le camp Trump. Le parti entend-il entretenir cette alliance idéologique dans le nouveau contexte géopolitique et économique?

 

Nicolas Klein: Ces derniers mois, Vox n’a cessé de dire qu’il soutenait les décisions de Donald Trump, y compris en matière douanière et commerciale. 

 

Proche du président américain ainsi que d’Elon Musk, le président de la formation, Santiago Abascal, critique la stratégie du gouvernement Sánchez (mais aussi de la droite classique du Parti populaire) vis-à-vis de Washington.

 

À lire aussi: En Espagne, la gauche veut distinguer «vrais» et «faux» médias

 

Il estime qu’il faut donner des gages aux États-Unis, notamment en matière de politique étrangère (soutien à Israël; opposition à la Chine, au Venezuela, à Cuba et au Nicaragua, etc.) et dans le domaine idéologique (combat contre le «wokisme» réel ou fantasmé, occidentalisme accru, etc.) afin de s’attirer ses bonnes grâces.

 

En ce sens, Vox est très isolé sur la scène politique espagnole.