En Espagne aussi, le wokisme est inséparable d’une culture de l’annulation hostile à la liberté de pensée. Entrevue à Madrid avec Alessia Putin Ghidini, l’une des nouvelles figures locales de la résistance à la censure.
«Les Canadiens sont les plus wokes de mes élèves, encore plus que les Américains!», me confie en riant Alessia Putin Ghidini en plein cœur de la capitale espagnole. «Si vous tuez le débat, vous tuez la société. Je suis désolé mais si vous me dites qu’il n’y a plus vraiment de débat au Québec, ce n’est pas une société libre!», enchaîne-t-elle.
Le 9 juillet dernier, cette femme vive de 48 ans me donne rendez-vous à l’Athénée de Madrid, l’un des hauts lieux du monde intellectuel au pays de Cervantès. Club privé soupçonné d’être relié au Congrès tout près, par un tunnel secret, l’Athénée est reconnu pour avoir été un important foyer de diffusion des idées libérales en Espagne.
La cancellation comme culture de masse
Le titre de son nouvel essai: Cancelación, bien sûr en référence à cette culture de l’annulation, qui en Amérique du Nord comme dans des pays aussi latins que l’Espagne, étouffe la pensée au nom d’une nouvelle morale.
«La censure vient du pouvoir, l’autocensure vient de nous-mêmes et la cancellation vient de la masse à travers les réseaux sociaux, la schizophrénie collective, les appels à faire perdre un emploi à une personne, etc.», souligne la professeure de droit.
«Avant, la censure éliminait l’œuvre. Maintenant, elle élimine la personne. Par exemple, du temps de la dictature espagnole, le régime décrétait l’interdiction de tel livre ou tel film. Mais généralement, la personne qui avait écrit ce livre ou réalisé ce film continuait son travail en produisant autre chose. […] La cancellation va plus loin que la censure en décrétant qu’une personne doit être rayée de l’espace public».
Pas peur d’être cancellée
Dans ce livre présenté comme un «manuel contre la dictature de l’idéologie, la pensée binaire et la haine politique», Alessia Putin Ghidini présente le wokisme comme un courant plein d’anxiété face à l’avenir, et dont l’impact psychologique sur les jeunes n’est pas à sous-estimer.
La dimension apocalyptique de l’écologisme radical participe grandement à cette atmosphère. «Le wokisme est une idéologie dépressive», lance-t-elle. Quand ses élèves repartent moins pessimistes de ses cours, elle s’en félicite.
Auteur, prof, mais aussi femme d’affaires et héritière d’une longue tradition familiale ancrée en Italie, elle dit ne pas craindre d’être cancellée elle-même, n’hésitant pas dans ce livre à critiquer fortement l’université.
À lire aussi: Les luttes imaginaires de Catherine Dorion
De plus en plus, elle remarque que certains de ses élèves «prennent le débat comme une offense personnelle», signe du remplacement de la raison par le ressenti.
Elle décrit le milieu académique comme une bulle contaminée par la censure et une bien-pensance néfaste au développement des étudiants, qui de cette façon apprennent moins à réfléchir qu’à ressentir.
De la démocratie à «l’émocratie»
«Le wokisme est une religion qui est née sur les campus américains, en particulier élitistes. Le wokisme est très peu original car il reprend tous les rites du christianisme: avec ses livres sacrés, ses martyrs comme George Floyd, ses prières, ses incantations».
Si le wokisme est surtout associé à la nouvelle gauche, Mme Putin Ghidini refuse de se camper à droite, voyant dans le populisme un mouvement transversal essentiellement fondé sur la victimisation.

Alessia Putin Ghidini le 9 juillet 2024 dans une partie de la grande bibliothèque de l’Athénée de Madrid. Photo: Jérôme Blanchet-Gravel pour Libre Média.
Selon elle, en Espagne, autant les partis de droite comme Vox que de gauche comme le Parti socialiste – actuellement au pouvoir – usent d’une rhétorique anxiogène exploitant des sentiments d’oppression et de dépossession. Différents thèmes, même objectif?
«Nous ne vivons plus en démocratie mais en émocratie. […] De gauche ou de droite, le populisme rêve de décroissance à travers le protectionnisme et l’isolationnisme. Il y a repli économique ou identitaire. On rêve de remettre des limites un peu partout. […] Quand les gens de gauche se disent victimes des gens de droite, les gens de droite se disent victimes des gens de gauche!», ironise-t-elle.
L’Espagne polarisée
Quand je lui demande pourquoi l’Espagne semble si divisée actuellement, elle blâme immédiatement les politiciens, dont la plupart se seraient aperçus dans la dernière décennie de la redoutable efficacité de «la technique de la polarisation».
«Nous avions auparavant un système quasi bipartisan, et tout d’un coup un nombre important de tiers partis se sont mis à émerger à gauche comme à droite. Les partis se sont rendu compte que la bataille ne se gagnait pas au centre mais dans les extrêmes, et la présence du Parti socialiste au pouvoir le démontre actuellement».
À lire aussi: Le combat de Robert Béliveau pour la liberté d’expression
Elle qualifie ce recours aux marges de «dangereux» et même de «destructeur pour la société espagnole», car de cette façon «on exclut une grande partie de la population».














