Une année 2022 en forme de crépuscule

François Legault prend la parole lors de la cérémonie d'ouverture de la COP15 au Palais des congrès de Montréal, le 6 décembre 2022. Photo: Andrej Ivanov/AFP.

Vendredi le 30 décembre 2022, à 16:00

Déclin du Québec, révolution technologique, chute de l’Occident: pour notre chroniqueur Philippe Labrecque, 2022 a surtout vu les phénomènes des dernières années s’accélérer. Pour le meilleur et pour le pire, mais surtout pour le pire.

 

Si l’année 2022 fut marquée par une série d’événements relativement significatifs dans le contexte immédiat, elle fut surtout remarquable par sa continuation et l’accélération de certains phénomènes et trajectoires annoncés depuis longtemps.

 

Le déclin québécois

 

La victoire écrasante de la CAQ lors des élections provinciales d’octobre 2022 a confirmé l’inéluctable avenir politique d’une société marquée par le déclin prononcé de sa vitalité démographique, culturelle et linguistique: un autonomisme mou.

 

On ne peut blâmer la CAQ de prendre acte de l’inversion de la pyramide des âges alors que Québec solidaire et le Parti québécois croient (encore) leur victoire électorale respective comme dépendante des «jeunes», qui sont de moins en moins nombreux.

 

Même la gestion critiquée de la pandémie par la CAQ s’explique largement par la forme gériatrique que prend la société québécoise.

 

Pour pallier la pénurie de main-d'œuvre, un résultat direct de la dénatalité québécoise, notre élite politique fut, sans surprise, incapable de s’extraire du discours dominant depuis les années 90 misant sur une surenchère des taux d’immigration qui devraient, supposément, être toujours plus élevés pour notre bien-être collectif.

 

À cet effet, la déclaration récente du premier ministre Canada, Justin Trudeau, qui suggère des taux annuels d’immigration pour le Québec dépassant les 110 000 résidents permanents (presque trois fois le taux proposé par la CAQ en 2018, soit 40 000), avait des allures de suite du Rapport Durham, 183 ans plus tard.

 

Les esprits les plus saugrenus y verront une ligne directrice qui ne date pas d’hier au sein du fédéralisme canadien.

 

Santé et État obèse: la crise permanente

 

En 2022, de façon prévisible, nous avons assisté à la continuité de la crise permanente du système de santé qui dure depuis quelques décennies déjà et qui s’accentue d’une année à l’autre, avec ou sans pandémie.

 

2022, comme les années précédentes, nous a rappelé que les déboires de notre système de santé sont aujourd’hui pratiquement intraitables.

 

Les différents partis politiques ont passé toute la campagne de 2022 à nous promettre une panoplie de solutions de nature purement technocratique, sans jamais mentionner l’impasse que représente une société possédant un ratio de citoyen actifs/inactifs qui approche de la parité (1:1) alors qu’il était d’approximativement 7 citoyens actifs pour 1 seul citoyen inactif à la création de l’État-providence au Québec dans les années 60.

 

Plus l’État et la fonction publique deviennent incapables de gérer adéquatement les responsabilités qu’ils s'octroient ou qui leur incombent (santé, chemin Roxham, gestion efficace des dossiers administratifs, remise de passeports, etc.), plus leur taille croît.

 

À lire aussi du même auteur: Le Québec de 2040, une province-hôpital de langue anglaise?

 

2022 n’aura pas été témoin de l'implosion finale du modèle social-démocrate hérité des années 60, mais les failles de ce système s'accentuent et s’aggravent, des États-Unis jusqu’en Europe et au Québec.

 

Tôt ou tard, cela ne pourra pas continuer.

 

Vers la singularité technologique

 

Annoncée depuis les années 50, sans que les promesses se concrétisent à l'époque, l'intelligence artificielle (IA) semble finalement sur le point d’entrer dans une nouvelle ère et 2022 fut une année marquante dans ce domaine.

 

En l'espace de quelques mois cette année, un ingénieur en IA de Google lançait l'alerte alors qu’une IA sur laquelle il travaillait serait devenue «intelligente», «sensible» (sentient) et des millions d'utilisateurs ont commencé à interroger quotidiennement ChatGPT, une IA qui offre des réponses nuancées, parfaitement formulées à des questions philosophiques ou mondaines.

 

En l'espace d’approximativement 20 ans, nous serons passés du monde analogue au monde virtuel pour ensuite entrer dans l'ère d'une intelligence artificielle fonctionnelle et utilisable par tous. D’ici 2030, nous risquons fortement de vivre dans un monde où l'IA est omniprésente dans nos vies, régnant en maître sur l’économie.

 

Comme les prophètes du transhumanisme l'avaient annoncé depuis plus d’un demi-siècle, le progrès de la technique, qui s'accélère toujours, risque bientôt de nous rendre tous redondants.

 

Plusieurs louent ce progrès technologique comme formant le salut de l'humanité. Inversement, d'autres y voient le risque d'un basculement anthropologique vers l'immatériel, vers une déshumanisation de l'individu.

 

À lire aussi: «La révolution numérique crée un isolement social à ne pas minimiser»

 

Si les avancées pouvaient mener à un point de bascule vers l’inconnu dans les prochaines années et décennies au sein d’une forme de «singularité technologique» où l’homme ne serait simplement plus en contrôle de la suite des choses, 2022 aura servi à nous rappeler que tôt ou tard, la science rattrape la science-fiction, pour le meilleur ou pour le pire.

 

La chute

 

Je dis ceci sans animosité : 2022 est une année comme les autres dans le sens où celle-ci n’a pas freiné ni même ralenti l’inversion des valeurs qui sapent les structures essentielles à la continuité de la civilisation.

 

Ce que nous valorisons aujourd’hui comme étant le «bien» peut objectivement être considéré comme des marques profondes de décadence qui annoncent une période trouble au Québec comme dans l’ensemble de l’Occident.

 

L’année qui se termine ne peut que nous rappeler à quel point notre civilisation exhibe de nombreuses similarités avec la période menant à la chute de l’Empire romain, aussi galvaudée peut sembler cette comparaison.

 

Les signes se multiplient: un État obèse, une atmosphère permanente de «pain et des jeux», un hédonisme élevé au rang d’accomplissement personnel, un impérialisme et des guerres non existentielles permanentes dans des contrées lointaines, un écart béant et croissant entre les riches et les pauvres, la dépendance maladive envers l’État d’un pan significatif de la population qui demandent toujours plus de paternalisme étatique, sans oublier cette haine de soi suicidaire martelée sans cesse par nos élites universitaires et médiatiques québécoises et occidentales.

 

À lire aussi: Mourir en français

 

2022 aura été une année comme les autres, car malgré la décadence ambiante, nous n’en subissons toujours pas les conséquences et l’illusion que tout est «normal» peut toujours perdurer.

 

Dans un avenir rapproché, nous découvrirons que ça ne pourra pas toujours être le cas.