Nous voulons que nos jeunes règlent leurs conflits pacifiquement, mais nous sommes complaisants envers les nouveaux appels à la guerre diffusés régulièrement dans les médias, estime notre contributeur Joël Monzée.
Enfant, la génération de mon grand-père affirmait que «il n’y avait rien de tel qu’une bonne guerre pour former la jeunesse.»
Je ne peux pas les blâmer, mais je me pose des questions sur cette dynamique destructrice savamment alimentée depuis si longtemps.
Une vieille croyance
Mon grand-père et ses amis ont grandi pendant la Première Guerre mondiale.
Liège – ma ville natale – étant sur le chemin des Prussiens dans leur volonté d’en découdre avec les Français et les Anglais, la première occupation dura près de quatre ans, après de lourds et longs combats qui permirent aux Alliés de s’organiser.
Enfants, ils jouaient dans les rues où défilait l’Occupant. Dans les bois, ils s’amusaient à reproduire les combats dans les tranchées inoccupées, car le front était plus au sud. Comme pour exorciser leurs angoisses.
Adultes, ils ont vécu, comme soldats, la Seconde Guerre mondiale. Cette fois, Liège n’avait pas tenu bien longtemps pour se défendre des fantasmes de ses belliqueux voisins.
Mon grand-père a subi le déferlement allemand. L’attente, les balles, les blessures… et les décès des camarades. Ils ont dû se serrer les coudes, la peur au ventre.
Comme bien d’autres, il a été fait prisonnier. Trois ans et demi, sans savoir si sa femme et sa fille avaient survécu.
Envoyé en Allemagne dans les champs pour remplacer les soldats teutons partis au front, l’histoire familiale témoignait qu’il était mieux nourri que ceux qui étaient dans les camps de concentration. Dans la réalité, il était devenu esclave.
Pour leur part, mes grands-tantes faisaient de la résistance pour préparer la contre-offensive alliée. Capturées, elles furent emmenées à Auschwitz. N’étant pas juives, elles ont échappé à la Solution finale.
Récemment, j’ai appris le sort de ces femmes destinées à servir et soulager les désirs sexuels des gardes nazis. L’une d’elles n’en revint jamais. Vous pouvez imaginer le profond traumatisme de la survivante.
Trop jeune pour la conscription de 1939, mon autre grand-père s’est engagé avec l’armée américaine en 1944. Il y perdit un œil… Plus tard, cela causa son décès, laissant mon père et ma grand-mère dans une pauvreté extrême. Le filet social n’était pas encore ficelé.
Les conséquences sur les ressources psychologiques de mes parents, je les ai vécues amèrement pendant des années... La violence était omniprésente dans mon enfance.
«La noblesse de la guerre»
Journaliste et auteur du Livre de la Jungle, Rudyard Kipling a écrit If. Ce poème écrit à son fils expliquait comment devenir un homme grâce à la «noblesse de la guerre».
Le papa était fier: son fils était Lieutenant. La guerre allait forger sa personnalité, se disait-il. Il allait devenir un grand homme, projetait-il.
Déployé avec ses hommes dans les tranchées, il mourut quelques semaines plus tard. Alors, l’auteur est redevenu journaliste.
Il se rendit sur le front. Il rencontra les soldats dans les tranchées. Il rencontra les blessés, les estropiés, les mutilés. Il changea complètement d’opinion.
Non, la guerre n’est pas belle. Ce n’est pas un fait divers. Ce n’est pas une distraction pour les gens qui lisent un journal, écoutent la radio ou regardent la télévision.
La guerre est atroce. On y perd tous, parfois sur plusieurs générations.
Le droit à l’autodétermination
Il y a des pays qui se sont coupés en deux, car les nations composant le pays estimaient qu’ils avaient plus de divergences que de points communs. La sécession pacifique de la Tchécoslovaquie devrait inspirer de nombreux peuples.
Il y a ceux qui tentent, mais qui n’osent finalement pas vraiment, comme le Québec et l’Écosse.
Il y a ceux qui voudraient, mais l’État-maître refuse l’orchestration de référendum en Flandres et en Catalogne. L’Espagne a même condamné les militants catalans pour trahison. Une violence juridique tellement désuète au 21e siècle.
Il y a eu la Yougoslavie qui a éclaté du jour au lendemain. La guerre civile a laissé des traces, alors que déjà les peuples fondateurs ne s’entendaient pas depuis mille ans. Il a fallu envoyer des Casques bleus pour tempérer la violence inouïe des luttes fratricides. Mon frère y est allé. Il est revenu traumatisé.
Il y a l’Ukraine qui avait acquis son indépendance peu après la chute du mur de Berlin. Aux prises avec un conflit latent depuis des années. Conflit devenant armé depuis huit ans. Une guerre désormais.
Quand la guerre frappe nos esprits
Au risque de me faire conspuer, je n’ai pas plus de sympathies pour Volodymyr Zelensky que j’en ai pour Vladimir Poutine.
J’ai toutefois une grande compassion pour les citoyens qui souffrent de leurs décisions mégalomanes.
Mon cœur a mal de voir ces villes et villages ravagés. Il a mal de voir les habitants, mais aussi les soldats tomber sous les balles et les bombes.
Combien d’enfants, d’ados et d’adultes pacifiques vivent une profonde souffrance dans ces lieux que nous découvrons au gré des reportages?
Rien ne justifie aujourd’hui le déclenchement d’une telle guerre. Surtout pas pour les peuples «occidentalisés», alors qu’il y a des institutions internationales pour réguler les conflits.
Le président Poutine affirme qu’il fallait protéger les populations russophiles du Donbass.
S’il y avait réellement des exactions, pourquoi n’a-t-il pas déposé des preuves à l’ONU ou au Tribunal pénal international?
N’aurions-nous pas pu envoyer des Casques bleus, comme dans l’ancienne Yougoslavie? Cela aurait pu impliquer des nations neutres pour éviter le parti-pris des soldats de l’OTAN.
Par ailleurs, quelle est la part de responsabilité du président Zelensky dans ce conflit?
Qu’a-t-il fait pour éviter que le conflit ne dégénère avant que l’offensive russe ne soit dramatiquement déclenchée en février dernier?
Depuis notre enfance, nous nous disputons tous! Il y a des gens avec qui on s’entend, d’autres avec qui on se méprend. La vérité n’existe pas. Seules deux perceptions s’affrontent.
Alors, qu’est-ce qui incombe, non pas aux Ukrainiens, mais à leur président dans ce conflit armé qui dure depuis 8 ans?
Pourquoi ce président réclame armes et munitions, alors qu’il pourrait solliciter ces Casques bleus chers aux cœurs des Canadiens?
Pourquoi tant de pression sur des journalistes de guerre qui exposent les nuances?
S’il faut forcer les Russes à retourner chez eux, les sanctions économiques sont une arme de dissuasion intéressante… Toutefois, elles engendrent encore de la détresse, des angoisses, de la haine et, peut-être, des morts.
Elles coincent les oligarques proches du président Poutine, mais elles font surtout souffrir la population russe. On voudrait qu’ils prennent les armes contre leur gouvernement, tout en critiquant les Étasuniens qui veulent conserver les leurs.
Quels intérêts pour les Occidentaux?
Le discours public des hauts dirigeants des «pays occidentalisés» est un discours de guerre. Bien sûr, il est légitime de justifier la livraison d’armes.
Mais, quelle est la part de responsabilité de ces présidents et premiers ministres dans le déclenchement de cette guerre?
Qu’ont-ils fait, concrètement, depuis l’invasion de la Crimée pour faire en sorte que leur (ancien) ami Vladimir stoppe ses ambitions territoriales?
Se pourrait-il que les discours actuels justifient de plantureux contrats pour les fabricants d’armes occidentaux?
Cette industrie n’est-elle pas conspuée par la population canadienne et européenne? La guerre fratricide justifie-t-elle de fermer les yeux sur un lobbying néfaste?
Ne critiquons-nous pas régulièrement la NRA qui prône le droit d’être armé? Ces gens sont certains que les USA vont imploser et qu’ils en auront besoin pour lutter contre le pouvoir fédéral, comme lors de la fondation de leur pays ou de la première Guerre de sécession.
Quand le Bloc de l’Est s’est effondré, je vivais encore en Belgique.
La question que beaucoup de politologues se posaient, c’était de savoir qui allait être le nouvel ennemi du gouvernement étasunien, car leurs analyses suggéraient qu’ils en avaient besoin pour justifier leur cohésion interne.
Avaient-ils tort? Combien de guerres ont été légitimées depuis 1990? Combien de fois avons-nous été manipulés pour les justifier?
Une guerre entraîne une déchirure. Nous valons mieux.
Au risque de paraître naïf, je crois fermement que l’éducation et la diplomatie ont plus de chances, bien que leurs effets soient plus lents, de promouvoir les valeurs d’une Humanité mature.











