Les sondages n’ont jamais été totalement neutres et objectifs

Le président de Léger Marketing, Jean-Marc Léger lors d'un passage à TVA, le 5 février 2025. Photo: compte X du Journal de Montréal.

Dimanche le 27 avril 2025, à 13:10

Outils imparfaits, les sondages électoraux influencent souvent davantage le public qu'ils ne l'éclairent. Leur empreinte sur les récits en vogue invite à plus de prudence.

 

Si les discours partisans sont à l’honneur en périodes électorales, c’est aussi la belle heure pour les sondages et autres modèles prédictifs. Ceux-ci sont monnaie courante en temps d’élections; déjà plus d’une centaine auraient été publiés depuis le déclenchement de la campagne fédérale 2025.

 

À cet égard, une question se pose: est-ce que les sondages font œuvre utile en période électorale? Servent-ils les intérêts démocratiques?

 

Leurs concepteurs vous certifieront leur utilité. Sous le couvert de la méthode scientifique, ils assureront leur rigueur et leur pertinence. Pourtant, il y a lieu d’avoir des doutes.

 

La plupart des sondages sont commandés par des partis, des médias, des organismes publics ou des intérêts privés – donc financés – et la présentation des résultats peut répondre à un désir d'influencer plutôt que d'informer.

 

Il existe une proximité problématique entre sondeurs et ceux qui publient lesdits sondages. Les méthodologies employées ne sont pas toujours détaillées.

 

De même, les questionnaires peuvent être sujets à interrogation, notamment de par l’utilisation de certains mots et formulation de questions qui accentuent les biais cognitifs.

 

De plus, l’échantillonnage non probabiliste n’est pas exempt de failles.

 

Distorsion

 

Avec candeur, on prétend que les sondages «prennent le pouls de la population». Alors que le plus souvent ils influencent, orientent et détournent le regard d’enjeux cruciaux.

 

Des analyses et décisions graves se basent malheureusement sur ces calculs. Le penseur italien Guido Ceronetti écrivait dans son livre Insectes sans frontières que «les sondages sont la version réactualisée de l’horoscope d’État des cités antiques. Autant prendre le pouls d’un cadavre.» 

 

Pour mesurer l’étendue de la crédibilité de l’industrie du sondage, remontons en 2016, lors des élections américaines, où tous annonçaient sans l’ombre d’un doute la victoire d’Hillary Clinton.

 

Scénario semblable en 2024: alors que les grands médias annonçaient un match serré, voire une victoire haut la main de Kamala Harris, Trump a remporté aisément un deuxième mandat.

 

Un exemple canadien? La performance du Nouveau Parti démocratique (NPD) en 2011, qui est parvenu, contre toute attente, à former l’opposition officielle face aux conservateurs durant la 41e législature.

 

Construction de récits

 

Dans un article de 2011, Robert Asselin, de l’Université d’Ottawa, soulignait le côté pernicieux des sondages:

 

«Les sondages façonnent les nouvelles, et ils façonnent la façon dont les médias construisent et rapportent des histoires au public. L'influence des sondages dans la couverture médiatique est ridiculement disproportionnée. Ils ne devraient pas être interdits, mais ils devraient être utilisés avec plus de jugement et de considération.»

 

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Asselin rappelle également que les sondages sont d’abord une business et interroge leur côté binaire. Plus encore, l’aspect «gagnant» et «perdant» qui en émane nous détourne des idées et de la qualité de l'argumentation. Cela peut aussi avoir des conséquences réelles, comme l’effet d'entraînement ou le vote stratégique fondé sur une prémisse erronée.

 

Même si l’on parvenait à mesurer avec précision les intentions de vote, cela ne garantirait pas le résultat final. Entre l’intention exprimée et le geste réel, il existe un écart souvent mal compris. Quelle est la véritable motivation derrière un vote ? Quelle symbolique intime porte-t-il?

 

Opinions stigmatisées: des électeurs réservés

 

Par ailleurs, dans le cas où certaines options politiques tendent à être partiellement déconsidérées socialement et médiatiquement, il advient que plusieurs électeurs choisiront l’avenue de la discrétion.

 

Et c’est ainsi qu’une partie du vote n’apparaîtra pas sur le radar de plusieurs sondeurs. La discrétion de nombreux citoyens britanniques en faveur du Brexit est un exemple patent.

 

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Comme outil, les sondages peuvent être intéressants et complémentaires à l’analyse. Mais dans l’agitation d'élections aussi déterminantes? Pourquoi autant d’ardeur à sonder du bruit?

 

L’industrie du sondage gagnerait à se montrer plus modeste et transparente. Le jour du vote, tout peut se jouer. Heureusement, la vie est indomptable; elle défie souvent les pronostics. Pourquoi ne pas faire preuve de plus d’humilité devant l'incertitude?