Au Sri Lanka, «la crise économique fera plus de morts que la Covid»

Des manifestants participent à une manifestation anti-gouvernementale devant le bureau du premier ministre sri lankais, à Colombo le 13 juillet 2022. Photo: AFP.

Mardi le 19 juillet 2022, à 19:40

La situation est toujours très tendue au Sri Lanka, d’où le président Rajapaksa a pris la fuite après l’occupation de son palais. Une crise appelée à s’éterniser? Chose certaine, la faim et l’inflation jettent de l’huile sur le feu. 


«Ces derniers mois, des élèves n’ont pas pu faire leurs examens, parce qu’il n’y avait même plus de papier!», s’indigne Delon Madavan, chercheur associé au Centre d’études de l’Inde et de l’Asie du Sud, à Paris.
 
«Au Sri Lanka, l’éducation est sacrée. C’est un pays où l’éducation est vue comme un ascenseur social. Pour les parents, le fait de voir les examens de leurs enfants annulés a été un tournant dans leur perception du président», explique-t-il avec Libre Média


Guerre civile, pandémie, récession 

 
Rappelons qu’en avril dernier, le pays a plongé dans la pire crise de son histoire depuis la guerre civile (1983-2009) ayant fait au moins 100 000 morts en opposant l’armée sri-lankaise aux sécessionnistes tamouls. 
 
Depuis le conflit en Ukraine, les prix ont bondi de plus de 50% et le pays essaie tant bien que mal de composer avec de graves pénuries de nourriture, de médicaments et de carburant. 

L’inflation pourrait atteindre 80%.

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L’un des facteurs clés de cette crise: la récente politique de confinement à l’échelle nationale et internationale. Durant cette période, de nombreux Sri Lankais n’ont pas pu s’envoler pour un pays comme le Liban ou l’Arabie saoudite pour aller y travailler, diminuant drastiquement les ressources de milliers de familles. 
 
«Le Sri Lanka a vécu un confinement militaire. L’armée est omniprésente depuis la guerre civile», précise Delon Madavan.

«L’armée a appliqué des mesures de sécurité très sévères et le tourisme a chuté, alors que ce secteur représente 13% du PIB. Dans les médias, le variant Delta était appelé variant indien, ce qui n’a pas tellement aidé... [...] À long terme, la crise économique fera plus de morts que la Covid», avertit le chercheur.
 

Une réforme écologique responsable de la crise?


Ces derniers jours, des observateurs occidentaux ont pointé la grande réforme écologique avortée par le président Rajapaksa pour expliquer la chute de l’économie de cette île de 23 millions d’habitants à la pointe de l’Inde.
 
«Le Sri Lanka a voulu devenir le modèle rêvé des grands experts occidentaux de l’environnement. [...] Il a décidé en avril 2021 d’imposer à tous ses agriculteurs de passer à l’agriculture organique et de cesser d’utiliser des engrais et des pesticides chimiques. Résultat, la production agricole s’est effondrée, les prix de l’alimentation ont explosé», tranche la rédaction du magazine Transitions et énergies, le 15 juillet dernier. 
 
Dans cette perspective, cet événement fait écho à la crise des «Gilets verts» aux Pays-Bas, où le gouvernement a entrepris de réduire de moitié environ la production de viande pour lutter contre les émissions d’azote. Plusieurs manifestations rassemblant des agriculteurs ont encore lieu pour protester contre cette décision.
 
Mais selon Delon Madavan, cette lecture est erronée, puisque cette réforme agro-écologique n’a jamais été mise en oeuvre. 

«Le président a annoncé cette réforme de manière totalement improvisée devant l’impossibilité d’importer des fertilisants et divers autres produits avec la pénurie de devises étrangères. Il n’y a jamais eu de transition vers un nouveau modèle [...]. C’est un mauvais procès fait à l’agriculture biologique», souligne-t-il.
 
Le 8 juillet, dans l’impasse, le président corrompu Rajapaksa a pris le chemin de l’exil après avoir vu son palais être envahi par des manifestants. 
 
C’était quelques heures avant qu’une foule en colère ne parvienne à entrer dans les bureaux du premier ministre, Ranil Wickremesinghe, qui venait alors d’être désigné président par intérim par le Parlement. Sa résidence personnelle aurait été en partie incendiée.
 
Les images ont fait le tour du monde, rappelant dans un autre registre celles de l’assaut du Capitole par des manifestants pro-Trump en janvier 2021, à Washington.
 

Pas de solution miracle

 
Il reste beaucoup à faire pour rétablir un certain équilibre, estime Delon Madavan, dans ce pays où une personne sur cinq ne mange plus à sa faim. Cette proportion peut être revue à la hausse, car ils sont de plus en plus nombreux à se contenter de maigres portions de riz et de lentilles comme repas chaque jour. 

Pourtant, le niveau de vie de ce pays autrefois appelé Ceylan avait longtemps été supérieur à celui de son voisin, le géant indien.
 
L’évolution de la situation dépendra de la personne capable d’assumer le pouvoir avec le soutien d’une majeure partie de la population. Mission impossible? Mercredi, un nouveau président est censé être élu par les parlementaires.