Trois livres pour mieux comprendre les émeutes en France

Le président français Emmanuel Macron s'adresse à une cellule de crise interministérielle peu après la troisième nuit d’émeute consécutive, le 30 juin 2023. Photo: Yves HERMAN pour l’AFP.

Jeudi le 13 juillet 2023, à 11:00

Notre contributeur Léandre St-Laurent nous fait découvrir trois livres pour mieux comprendre les récentes émeutes qui ont secoué à nouveau la France.

 

Ceux qui ne suivent pas l’actualité française de prêt ont l’habitude de voir dans l’émeute là-bas une espèce de théâtre de rue dont les Français ont le secret. Il s’agirait pour le peuple de faire plier les pouvoirs publics, afin de faire respecter une certaine volonté générale. Rien de plus français que de prendre les rues d’assaut!

 

À la suite des événements troubles entourant le décès de Nahel Merzouk, 17 ans, aux mains de la police française, plusieurs sont tentés d’appliquer une telle grille de lecture. C’est une erreur.

 

Les révoltes urbaines dont il est ici question ne sont pas de même nature que la petite révolution d’opérette dont les Français ont l’habitude. Ce n’est pas la même fracture sociale qui suscite ces mouvements de rue.

 

Autre particularité française: cette tendance à poser un regard intellectuel sur leur propre société. Profitons de cet art intellectuel français, et intéressons-nous à trois livres qui aident à comprendre ces violences urbaines.

 

 La France périphérique de Christophe Guilluy

 

En bon géographe, Guilluy brosse le portrait d’une fracture sociale qui se transpose en un découpage du territoire y correspondant.

 

D’abord, il fait un constat qui s’applique à l’ensemble de l’Occident. Dans les dernières décennies, la globalisation de l’économie a mené à une désindustrialisation massive des pays occidentaux. La classe moyenne a éclaté.

 

Il en a résulté une scission entre vainqueurs et perdants de la mondialisation. Pour ces derniers, majoritaires, il en résulte un appauvrissement majeur, un déclassement social et une perte de repères culturels. Les vainqueurs se sont constitués en élites qui prennent leurs distances avec le peuple.

 

En France, ce phénomène s’accompagne de la tertiarisation de l’économie et d’un chômage de masse. Géographiquement, le territoire accuse une division entre centres urbains, noyautés par ses élites cosmopolites, et périphéries, où de nombreux perdants de la mondialisation issus de la France «profonde» se réfugient.

 

Ces derniers ne font pas que quitter les centres urbains. Ils abandonnent également les banlieues, habitées majoritairement par des Français issus de l’immigration récente, pour occuper le «périurbain profond».

 

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Cette fracture sociale est en phase avec le schéma de révolte française auquel nous avons l’habitude. C’est celui des Gilets jaune et de l’opposition à la réforme des retraites du gouvernement Macron. Ce schéma est ancré dans l’histoire du pays. Il traîne avec lui l’imaginaire de la Révolution française, des révolutions nationales du XIXe siècle et d’un certain mai 68 ouvrier. Cette source de révolte susciterait l’adhésion d’une majorité de Français. 

 

L’archipel français de Jérôme Fourquet

 

Quant à lui, Fourquet brosse le portrait d’une division socio-culturelle qui se développe en parallèle de la fracture sociale décrite par Guilluy. Elle est très différente.

 

À la sécession des élites et au retrait des classes populaires s’ajoutent les lignes de fracture d’une société française de plus en plus multiculturelle, sur fond d’effritement d’une culture nationale. Il en résulte une nation ressemblant métaphoriquement à un archipel.

 

Culturellement, le territoire se découpe à la manière de petits îlots séparés par des eaux difficiles à franchir.

 

Dans certains de ces territoires s’affirment des populations qui n’ont pas été assimilées par les institutions françaises, qui ne s’identifient pas à leur société d’accueil et qui y transplantent les us et coutumes de leurs pays d’origine.

 

La misère sociale, la crise identitaire, la criminalité, le racisme vécu, une certaine répression policière, le passé colonial français et le gauchisme victimaire sont des contributeurs de ce sentiment qui finit par se transformer en une haine de la France.

 

Certains territoires deviennent même des zones de non-droit. L’ancien président François Hollande qualifiait ces lieux de «territoires perdus de la République».

 

De nombreux observateurs parlent de «séparatisme» ethnoculturel. Une droite plus décomplexée y voit un «grand remplacement» et un «changement de peuple». Il n’y a que l’extrême gauche qui refuse de reconnaître ce phénomène de séparatisme.

 

C’est de cette fracture que sont issues les violences urbaines en réponse à la mort du jeune Nahel. Ce mode de révolte est en rupture avec l’histoire française. Il a contre lui l’État, une part des élites (non gauchistes) et la France périphérique.

 

Selon de récents sondages, 89% des Français s’opposent à ces violences urbaines, un nombre semblable croient que la mort de Nahel n’était qu’un prétexte pour commettre des violences et 70% auraient souhaité une intervention soutenue de l’armée.

 

 La France orange mécanique de Laurent Obertone

 

C’est là un ouvrage «polémique». Il rend compte d’un sentiment collectif suffisamment partagé pour expliquer certaines des raisons ayant mené les banlieues françaises à se vider de leurs populations historiques.

Le travail du journaliste Obertone a également le mérite de se baser sur un travail de terrain de longue haleine et sur des statistiques nationales que nul ne remet sérieusement en cause.

 

Pour Obertone, la fracture culturelle de ces territoires s’accompagne d’un laxisme du système judiciaire français dans l’application du Code pénal. De fil en aiguille, la généralisation du petit délit se transforme en une massification de crimes plus graves.

 

Lire aussi notre récente entrevue avec Laurent Obertone

 

Au tournant des années 2010, le fait divers sordide rejoint la statistique. Les incivilités et les crimes contre la personne se multiplient. Le thème de l’insécurité devient une inquiétude importante pour une majorité de Français. Certains commentateurs parlent d’un «ensauvagement» de la France. Le président Emmanuel Macron y voit là un processus de «décivilisation».

 

C’est encore plus vrai dans ces zones de non-droit où le séparatisme rejoint le crime organisé. La violence de bandes prend alors la forme d’une surenchère de brutalité contre cette France honnie, à la manière de ces dandys glauques et sadiques que Stanley Kubrick a mis en scène dans son adaptation d’Orange mécanique.

 

Obertone fait partie de ces intellectuels de tendance catastrophiste qui voient la France comme une poudrière qu’une simple étincelle pourrait embraser.

 

Et voilà l’étincelle Nahel.

 

La violence est finalement sortie des territoires perdus pour rejoindre le reste de la France. En cinq nuits, les dommages engendrés par les violences urbaines ont largement dépassé ceux causés, en 2018, par des mois de mobilisation des gilets jaunes, déjà exceptionnels.

 

Bilan: 3 morts, 700 blessés, 3000 interpellations, 6000 véhicules incendiés, 1000 commerces vandalisés ou incendiés, 10 000 feux de poubelle, 269 attaques contre des commissariats ou gendarmeries, 243 écoles saccagées, dont certaines entièrement détruites, plusieurs dépôts d’autobus et stations de tramways ravagés par les flammes. Une voiture-bélier fut lancée contre la résidence du maire Vincent Jeanbrun.

 

Ce n’est pas la guerre civile. Mais les eaux de l’archipel sont en ébullition.