Les déclarations récentes du président américain de défendre l’île de Taïwan contre une potentielle attaque chinoise annoncent peut-être un conflit aux dimensions planétaires, explique notre analyste Philippe Labrecque.
L’engrenage s’est enclenché pour entraîner les puissances de l’Asie et les États-Unis dans un conflit aux conséquences géopolitiques et économiques incommensurables.
Il faut bien comprendre que les ambitions mondiales de la Chine passent tout d’abord par la réunification du territoire historique de la Chine, particulièrement par la réunification avec Hong Kong, ce qui est chose faite.
Ce grand projet passe aussi par le rattachement de Taïwan, refuge des forces nationalistes vaincues par le camp communiste en 1949, au terme de la guerre civile chinoise.
Cette réunification ne pourrait probablement se faire que par la force, tellement Taipei désire préserver son autonomie, pour ne pas dire son indépendance, face à une Chine continentale au sommet de sa forme.
L’armée taïwanaise sur le qui-vive
Selon des médias comme Bloomberg, à peine 10 % des Taïwanais désireraient cette réunification, alors que plus de la moitié souhaitent une déclaration d’indépendance formelle, ce à quoi la Chine répliquerait presque assurément par une déclaration de guerre.
Malgré les propos du président chinois Xi Jinping qui souhaite un procédé de réunification «pacifique», tout semble pointer vers une confrontation à terme.
Les forces taïwanaises se préparent militairement à une invasion de l’île par les forces chinoises depuis 1949 et se sont lancées dans une modernisation de ses forces armées grâce, en grande partie, au support américain significatif.
De son côté, l’armée chinoise teste fréquemment les défenses de Taipei par l’entremise d’incursions d’avions de guerres dans la zone aérienne de défense de Taïwan.
C’est sans compter que la Chine garde un million de soldats en permanence sur les rives du détroit de Taïwan, rappel permanent des conséquences potentielles des actions diplomatiques taïwanaises.
Joe Biden promet de défendre Taïwan
Les déclarations récentes du président Biden à un journaliste selon lesquelles les États-Unis «s’impliqueraient militairement» dans un conflit entre la Chine et Taïwan ne peuvent donc qu’être perçues comme un affront direct aux ambitions chinoises.
La déclaration de Biden fut non seulement mal reçue par la Chine, mais semblait rompre avec la posture américaine officielle «d’ambiguïté stratégique» datant de la fin des années 70. Cette posture consiste à laisser planer le doute en ce qui a trait à une intervention américaine dans un conflit entre ces deux pays.
Cette approche permet une intervention dans un tel conflit si les États-Unis le juge nécessaire, tout en offrant le luxe d’adopter une posture en retrait dans le cas contraire.
Une telle stratégie permet de dissuader la Chine, partiellement du moins, sans forcer les États-Unis à entrer en guerre contre la deuxième puissance militaire du monde.
Flairant une autre gaffe majeure de Biden, la diplomatie américaine a rapidement précisé que les propos du président ne changeaient pas la politique d’ambiguïté dans les faits.
Une précision n’a pas empêché d’attiser considérablement les tensions avec un régime chinois qui se prépare depuis longtemps déjà à un conflit militaire avec les États-Unis à propos de Taïwan.
Effet domino
Un conflit direct entre la Chine et les États-Unis au sujet de Taïwan risquerait fortement d’y entraîner la Corée du Sud et le Japon, alors que les États-Unis déploient en tout plus de 80 000 soldats en permanence sur le sol de ces deux pays, en plus des traités de défenses communes qui les lient.
La Chine pourrait estimer que les bases américaines en sol japonais et coréen seraient des cibles militaires légitimes, entraînant ces alliés américains dans un conflit qui engloberait rapidement toute la région.
De plus, si la Corée du Sud venait à être impliquée dans ce conflit, il est probable que la Corée du Nord, proche alliée de la Chine, réplique militairement par allégeance ou obligation envers cette dernière.
Par le jeu des alliances, un conflit potentiel qu’on pourrait considérer comme étant interne à la Chine, ou du moins limité géographiquement au détroit et à l’île de Taïwan, pourrait donc se propager à la mer de Chine face au Japon, tout en engouffrant la péninsule coréenne et, surtout, la grande puissance que sont les États-Unis.
L’Australie et la Nouvelle-Zélande, proches alliés des États-Unis dans la région Asie-Pacifique, risqueraient également d’être aspirées dans ce conflit, ajoutant au nombre de belligérants et démontrant davantage l’effet domino qu’un conflit dans le détroit de Taïwan pourrait provoquer.
La fin de la mondialisation?
Finalement, un conflit généralisé en Asie aurait assurément un effet catastrophique sur le commerce mondial.
Taïwan représente approximativement 80 % de la production mondiale de microprocesseurs sur lesquels notre mode de vie technologique moderne dépend entièrement, sans parler de l’évidente dépendance à la puissance manufacturière chinoise qui représente plus de 28 % des produits fabriqués mondialement.
Après la pandémie et le choc énergétique et alimentaire causé par la guerre en Ukraine, un conflit en Asie pourrait bien forcer un retour à une forme d’économie nationale autosuffisante, alors que les ondes de choc au sein du commerce mondial mettraient assurément fin à la mondialisation comme nous la connaissons.
Autant dire que la période de paix post-Guerre froide entre les grandes puissances et le système économique qui en découle sont en péril.












