Salaire des policiers: le Québec préfère-t-il la sécurité à l’Éducation?

Photo: AFP.

Vendredi le 12 juillet 2024, à 10:00

Tandis que les policiers de la SQ voient leur rémunération augmenter de manière significative, les enseignants, en majorité des femmes, se voient octroyer une augmentation bien plus modeste de 16%, dénonce notre contributrice Anne-Emmanuelle Lejeune.

 

L’entente de principe conclue ce 7 juillet entre les policiers de la Sûreté du Québec (SQ) et le Conseil du trésor prévoit des augmentations salariales allant de 26% à 32,9% d’ici avril 2027.

 

Elle soulève une question fondamentale: comment une société valorise-t-elle les différents métiers essentiels à son fonctionnement? Tandis que les policiers provinciaux voient leur rémunération augmenter de manière significative, les enseignants, en très grande majorité des femmes, se voient octroyer une augmentation bien plus modeste de 16%.

 

Cette disparité pose une série de questions sur les valeurs et les priorités de notre société.

 

Je tiens à préciser que le sujet de cet article ne cherche pas à déterminer quel corps de métier a les plus difficiles conditions de travail.

 

Les policiers de la SQ bénéficient d’augmentations salariales échelonnées sur six ans, entre 2022 et 2027. Ces augmentations, qui n’incluent pas les primes d’inconvénients, les heures supplémentaires, les primes d’ancienneté, de rotation et de disponibilité, témoignent d’un effort significatif pour revaloriser le métier de policier.

 

De plus, un congé supplémentaire est également octroyé en 2027, démontrant une reconnaissance accrue de la part du gouvernement pour ce corps de métier.

 

Une question de «genre?»

 

En revanche, les enseignants ne reçoivent qu’une augmentation de 16%. Ce chiffre, bien en deçà de celui accordé aux policiers, reflète une tendance inquiétante: la sous-valorisation des professions majoritairement occupées par des femmes qui effectuent un travail de care, comme si leur abnégation était normale et leur vocation, silencieuse.

 

L’inégalité des augmentations salariales entre les policiers et les professeurs met également en lumière une question de genre. Les métiers de l’éducation sont majoritairement occupés par des femmes, tandis que ceux des forces de l’ordre sont majoritairement masculins.

 

Autrefois, les religieuses qui enseignaient étaient perçues comme servant une cause noble et désintéressée. Dieu les payerait. Aujourd’hui, bien que les enseignantes ne soient plus dans les ordres, la société semble encore attendre le même dévouement sans leur offrir une reconnaissance financière équivalente. Il semble donc normal pour nos élus qu’elles aient un salaire qui croît moins vite que celui des policiers provinciaux dans ce contexte historique.

 

Une société qui accorde plus de valeur à ses policiers qu’à ses professeurs envoie un message clair aux conséquences tout aussi impitoyables sur la manière dont les jeunes générations perçoivent ces métiers. Pourquoi choisiraient-ils un métier moins bien payé?

 

La pénurie d’enseignantes ne cesse de croître de façon exponentielle. Bientôt, il sera impossible de recruter des personnes qualifiées et motivées pour remplir ce rôle éducatif essentiel. Mais notre bon gouvernement a déjà la solution: il a autorisé la formation expresse de professeurs au rabais pour pallier la pénurie ainsi que l’engagement de profs non légalement qualifiés.

 

Comme si ces solutions magiques pouvaient effacer le problème de la pénibilité de la tâche des enseignantes et de l’invisibilité de leurs heures supplémentaires non payées contrairement aux infirmières à qui elles sont imposées, ce qui les rend forcément visibles.

 

Une société saine et équilibrée a autant besoin de ses enseignantes que de ses policiers. Les enseignantes préparent les citoyens de demain tandis que les policiers protègent et maintiennent l’ordre. L’un ne devrait pas être valorisé au détriment de l’autre.

 

Des disparités révélatrices

 

Dans une société comme le Québec qui prône la sécurité à tout va au point d’interdire les activités festives et sociales lors de grands événements comme le Grand Prix ou la fête du Canada, pourquoi s’étonnerait-on de la valorisation disproportionnée des métiers de la sécurité par rapport à ceux de l’éducation?

 

Avant la Covid, ce sont les médecins du Québec qui ont connu des augmentations astronomiques de salaire en 2018. Pendant la Covid, le gouvernement du Québec a accepté d’accorder des hausses salariales aux juges, allant de 22% à 50%.

 

Et voilà qu’après la Covid, c’est au tour de la SQ d’avoir le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière pendant que les enseignantes doivent se contenter de battre le beurre avec les autres consœurs de care. Quand on veut obtenir la soumission volontaire d’un corps de métier, on l’achète, n’est-ce pas?

 

Il est crucial de méditer sur les actions concertées du gouvernement pour ne pas trouver les bonnes solutions pour contrer la pénurie des enseignantes. Un peu comme si la marchandisation de l’éducation était un programme pour n’avoir que des consommateurs semi-illettrés et dociles dans la société de demain… 

 

De la même contributrice: Univers numérique: les nouveaux champs de bataille de l’éducation

 

Dans L’amour les yeux fermés, le philosophe Michel Henry s’interroge sur les moyens d’éviter la décadence, de rétablir la dignité du savoir et d’encourager une mixité du corps enseignant. Sa réponse est sans équivoque: il faut doubler le salaire des enseignants! 

 

Une dernière réflexion mérite notre vigilance. Lorsqu’une société valorise plus sa police provinciale que ses enseignantes, ne risque-t-elle pas de basculer discrètement vers un régime moins démocratique?