Ordres professionnels: quand les syndics deviennent censeurs

Une femme participe à une manifestation contre les mesures de confinement à Montréal, le 20 mars 2021. Photo: Andrej IVANOV pour l’AFP.

Mercredi le 12 mars 2025, à 10:30

Les ordres professionnels sont-ils devenus des instruments de censure? Pendant la pandémie, certains syndics ont sanctionné des voix dissidentes. Une dérive très grave qui interroge la légitimité et les limites de leur pouvoir.

 

Le pouvoir politique a toujours eu ses hommes de main. Les médias conventionnels, œuvrant pour servir de courroie de transmission idéologique, sont peut-être le plus connu des organes au service du pouvoir établi.

 

Ce n’est ainsi pas par hasard que le Québec voit son gouvernement comme un dispensateur de service bienveillant, qu’il voue un culte à la force de son appareil d’État tout en éludant la fonction répressive de ce dernier, et qu’il tend à effacer de l’espace public ceux et celles qui osent s’en prendre à lui de manière trop frontale.

 

Les ordres en arbitres du discours

 

Si le récent épisode pandémique n’a fait que confirmer ces réalités, d’autres serviteurs du pouvoir se sont révélés sans qu’on ne les attende.

 

Je réfère ici aux ordres professionnels québécois qui ont sanctionné certains de leurs membres pour leur discours antagoniste lors de la crise sanitaire (d’aucuns pourraient aussi parler des universités avec ce qui s’est passé dans l’affaire Patrick Provost).

 

Les syndics d’ordres professionnels ont toujours eu le haut du pavé moral aux yeux de la population par leur importante fonction de protection du public. Ils traitent souvent de dossiers où les professionnels ont été négligents envers des patients, voire parfois irresponsables et abusifs.

 

N’est-ce pas une révoltante inversion des valeurs à laquelle nous avons assisté lors du moment pandémique, moment où les ordres sont devenus les protecteurs d’un Institut de santé publique négligent et les défenseurs d’un appareil d’État abusif?

 

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Si l’eau a coulé sous les ponts depuis, la situation demeure non le moins choquante aux vues des récentes révélations contenues dans les rapports américains et albertains qui critiquent vivement la position prise par les autorités publiques pendant la crise sanitaire.

 

Même le chercheur Raphaël Jacob, associé à la normalement très dévouée Chaire Raoul-Dandurand, affirmait récemment que la gestion politique de la crise de la Covid-19 s’était étayée sur l’instrumentalisation de la peur et la dramatisation excessive (voir son fil tweeter-X du 28 janvier 2025).

 

Mathieu Bock-Côté, lui, dans une entrevue radiophonique, qualifiait ce moment «d’égarement collectif» et de «travers liberticide».

 

Les excuses se font toujours attendre

 

Nous serions donc en droit de s’attendre, de la part de nos institutions québécoises au zèle exemplaire, à une admission de leurs erreurs et à une reconnaissance de leur dérive hygiéniste.

 

Les excuses ne sont toujours pas venues et nous savons qu’elles ne viendront pas. Au sein de l’Église de la santé publique québécoise, sa sainteté administrative ne se trompe jamais et les caudataires s’assurent de préserver les apparences.

 

Les instances disciplinaires des ordres professionnels furent de ces caudataires. La trace laissée par les sanctions déontologiques qu’ils ont prononcées pendant la pandémie est toujours présente. Ceux qui détiennent un titre professionnel savent qu’il ne faut pas penser trop fort et de manière trop personnelle.

 

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Cela pourrait heurter les sensibilités d’un Québec psychorigide un peu trop scotché aux mots d’ordre de ses médias de masse. Les professionnels savent qu’ils doivent chanter la même chanson que les autres dans la chorale des zombies, dans la cage dorée des consensus forcés qui leur assure leur permis de pratique.

 

L’instrumentalisation du droit déontologique pour censurer des idées et sanctionner les professionnels dissidents fut inédite. Jamais le discours public des professionnels n’a été attaqué avec autant vigueur et de partialité.

 

Les ordres passeront à l’histoire pour avoir été une de ces institutions qui, en époque de grand trouble, auront choisi de salir la réputation d’hommes et de femmes de principe au profit de l’imposture.

 

 

Nous sommes dans une société perverse qui travestit le sens du consensus pour en faire un unanimisme factice qui réprouve toute opposition.

 

 

Comme disait Camus dans L’Homme révolté, «le jour où le crime se pare des dépouilles de l’innocence, par un curieux renversement qui est propre à notre temps, c’est l’innocence qui est sommée de fournir ses justifications».

 

Comment et pourquoi en sommes-nous arrivés là? Comment des professionnels et des scientifiques ont pu être bafoués de la sorte pour avoir dénoncé légitimement un régime sanitariste ubuesque?

 

Si trouver des réponses à ces questions nécessitera des années d’analyses multidisciplinaires, je participe à l’exercice en proposant ici un bref commentaire.

 

La sensibilité comme prétexte à la censure

 

Une chose m’a fortement frappé à la lecture des jugements disciplinaires ou à la lecture des communications émises par les ordres professionnels pour justifier leurs positions.

 

Ceux-ci s’appuient énormément sur l’article 59,2 du Code des professions afin de qualifier d’indigne et d’immodérée la parole des professionnels qui auraient, par leurs propos divergents, semé du doute dans l’esprit d’un public considéré vulnérable.

 

D’abord, concernant la vulnérabilité du public, je suis étonné que les instances disciplinaires des ordres considèrent vulnérables des citoyens qui, de leur propre gré, lisent des articles et écoutent des entrevues portant sur des sujets sociopolitiques qui les concernent.

 

Non seulement cela dénote une position méprisante et suffisante de la part des syndics qui semblent ne pas croire que le public ait une capacité autonome de discernement, mais cela nie la fonction même des professionnels, qui est de partager une vision ou une expertise pouvant mener le public sur de nouvelles pistes qu’il n’avait pas envisagées.

 

Peut-être les syndics passent-ils trop de temps à juger la pratique des autres jusqu’à en oublier comment travailler eux-mêmes, mais ils devraient savoir que tout professionnel donne parfois des avis qui dérangent celui ou celle qui bénéficie de ses services.

 

Dire toujours ce que le patient ou le client veut entendre, ce n’est pas servir son intérêt. C’est le faire stagner dans ses certitudes et ses rigidités qui, souvent, sont à la base même de son motif de consultation. La parole publique sur des sujets polémiques ne fait pas exception.

 

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Les instances disciplinaires prétendent que les professionnels qui ont critiqué les mesures sanitaires ont nui à l’image de la profession et à leurs collègues. C’est certainement l’avis de plusieurs, mais n’aurait-il pas fallu que les ordres prennent un peu de hauteur et sortent de ce clivage abrutissant?

 

D’aucuns pourraient dire que c’est l’appui de plusieurs professionnels envers les mesures sanitaires qui les a choqués et ébranlés dans leur confiance envers les professionnels de la santé.

 

D’autres pourraient dire que les propos critiques des professionnels envers lesdites mesures les ont soulagés, rassurés et leur ont redonné confiance en la profession.

 

À moins que les ordres professionnels se donnent aujourd’hui la mission apostolique de trier dans la population les fidèles et les brebis égarées, à moins qu’ils se donnent pour tâche de juger qui pense bien et qui pense mal, il me semble que les sensibilités des uns ne devraient pas peser plus dans la balance des jugements déontologiques que les appuis des autres.

 

Jusqu’où le point de vue subjectif de quelques membres de la population envers les opinions d’un professionnel peut-il servir de référent quant à l’interprétation d’un acte dérogatoire aux principes déontologiques?

 

Nous savons que des sensibilités et des opinions personnelles peuvent être à la source de signalements.

 

Si ces signalements sont traités en fonction des idées reçues dans la population comme cela a été le cas lors de la pandémie, les croyances à la mode et les pseudo-consensus peuvent arbitrairement faire dévier l’application du droit déontologique de manière très inquiétante.

 

Car s’il y a eu faute commise sur le public «vulnérable», c’est bien de l’avoir fait douter des consensus et des vérités officielles. Mais quelle indignité! Quel outrage à la bien-pensance! Ce point a de gigantesques conséquences.

 

Nous sommes actuellement face à des ordres qui, sous couvert de défendre des principes scientifiques, censurent de manière dogmatique des avis professionnels hors consensus.

 

Le mythe du consensus scientifique

 

Le degré d’inculture historique et philosophique est ici flagrant. Des personnes en positon de pouvoir croient réellement que le consensus scientifique est chose fixe, imposé à la verticale et sans droit de réplique.

 

Ils se croient de brillants défenseurs de la vérité alors qu’ils ne font que régurgiter un petit catéchisme, violant le principe même du doute méthodique fondateur de l’esprit scientifique.

 

Non seulement les idées nouvelles ou impopulaires doivent sans cesse passer par l’épreuve de l’argumentation et de la résistance au changement, elles doivent désormais se frotter à un fastidieux et coûteux jugement légal.

 

Les sacro-saints consensus peuvent dormir en paix. Même erronés, ils ne sont pas près d’être ébranlés. La perception du réelle de la collectivité devient ainsi conditionnée par les normes dictées par les institutions de pouvoir. Toute contestation n’est possible qu’au prix d’en être personnellement fortement écorché.

 

Rien de nouveau sous le soleil à l’échelle de l’histoire, certes. Mais cessons l’hypocrisie et assumons au moins ce qui caractérise notre époque.

 

Nous ne sommes pas dans une société authentiquement scientifique qui a pour valeurs la liberté de penser et la recherche de vérité. Nous sommes dans une société perverse qui travestit le sens du consensus pour en faire un unanimisme factice qui réprouve toute opposition.

 

Le monde scientifique et professionnel est engourdi sous une forme de Pax Romana. Tout le monde se tait ou dit croire la même chose afin d’éviter le glaive des autorités.

 

Si les mouvements culturels de fond menaient déjà à la standardisation des professionnels, une poursuite de l’application débridée et démagogique de sanctions déontologiques, comme nous l’avons observé en temps de pandémie porterait certainement l’estocade à la liberté intellectuelle des professionnels.

 

Quel avenir radieux nous proposent les ordres: des professionnels hyper-diplômés confinés au rôle de porte-voix consensuels, d’experts-relais des idéologies prémâchées, de commis aux bonnes pratiques et d’agents de normalisation dont la parole publique est réduite à soutenir et à flatter ceux qui possèdent le pouvoir de contraindre. Certainement, madame la marquise, tout cela est au service du public et de la crédibilité des professions.

 

Un très clair abus de pouvoir

 

Lorsqu’une institution ou des individus ont trop de pouvoir, ils ont tendance à en abuser. Des syndics qui cherchent à radier des professionnels pour de soi-disant fautes qui n’ont rien à voir avec leur pratique; des personnes qui sont conséquemment privées de leur suivi thérapeutique par l’institution même qui est pourtant censée veiller à la défense de leurs intérêts: voilà ce qui est indigne!

 

On se demande parfois si la protection du public n’est pas devenue une prétention parodique, un faux-semblant permettant à certains opportunistes de gratifier leur plaisir de punir.

 

La hauteur morale a changé de camp et le public n’est pas dupe. Les récentes discussions pour réformer la Loi des professions font foi de la reconnaissance des disgracieux dérapages des dernières années.

 

Le réel finira toujours par reprendre ses droits. Si nous ne le savons pas encore aujourd’hui, nous saurons demain qui sont ceux et celles qui ont vraiment fait preuve d’immodération et de mauvais goût.