Covid et propagande: des parallèles entre l'Argentine et le Québec

Des gens brandissent des drapeaux argentins lors d'une manifestation à Buenos Aires contre les mesures de confinement, le 17 août 2020. Photo: Ronaldo SCHEMIDT pour l’AFP.

Vendredi le 24 janvier 2025, à 10:30

Dans une étude, la professeure Adriana Amado montre comment le gouvernement argentin a orchestré une campagne de désinformation massive durant la Covid, laquelle n’est pas sans rappeler l’expérience québécoise…

 

Dans un article intégré à l’ouvrage collectif State-Sponsored Disinformation Around the Globe (Routledge), l’universitaire et journaliste Adriana Amado montre comment la réponse à la crise sanitaire en Argentine a été marquée par une propagande étatique de grande intensité.

 

«Traîtres à la nation»

 

L’État argentin a utilisé la Covid-19 comme un prétexte pour renforcer son contrôle sur l’information. Dans ce pays de 46 millions d’âmes, cette stratégie s’est inscrite dans une tradition d’opacité gouvernementale qui remonte à plusieurs décennies.

 

La professeure à l'université Camilo José Cela, près de Madrid, explique que «la désinformation a été utilisée comme un outil délibéré pour justifier des décisions arbitraires en matière de santé publique, dans un contexte de faible transparence institutionnelle et de mauvaise qualité de l’information».

 

À ce sujet: Quand l’État devient le premier producteur de désinformation

 

Le gouvernement de Buenos Aires a adopté une approche polarisante pour diviser la société entre ceux qui étaient d’accord avec les mesures sanitaires et ceux qui osaient les critiquer.

 

Les dissidents étaient présentés comme des «ennemis de la santé publique» ou comme des «traîtres à la nation». Cette rhétorique a été soutenue par une campagne médiatique intensive financée par des budgets publicitaires étatiques, qui ont augmenté de 71% en 2021.

 

 

La chercheuse Adriana Amado et l'ouvrage collectif où se trouve son article intitulé «Citizen’s participation on social media against State-sponsored Disinformation during the Pandemic in Argentina». Crédits: Infobae pour la photo.

 

 

 

«Au nom de la lutte contre les "fake news", les autorités ont tenté d'affaiblir la crédibilité des scientifiques indépendants et des journalistes qui présentaient des informations alternatives», poursuit-elle.

 

Le plus long confinement d’Amérique latine

 

Selon Amado, tout était d’abord une question de contrôle social. L’Argentine a imposé le confinement le plus long de toute l’Amérique latine: 234 jours d’isolement en 2020, prolongés par des décrets du président sans l’aval du Congrès.

 

Cette stratégie a été justifiée par une rhétorique «solidaire» similaire à celle employée par le gouvernement Legault: «Cuidarte es cuidarnos» (se protéger, c’est protéger tout le monde). Comme au Québec et dans plusieurs autres pays occidentaux, le but était de museler les critiques et d’éviter tout débat sur l’efficacité réelle de ces mesures plus politiques que scientifiques.

 

Les «demi-vérités» du gouvernement

 

La désinformation n’aurait pas consisté en Argentine à diffuser de purs mensonges, mais à jouer sur des demi-vérités:

 

«La désinformation n’implique pas toujours de mentir ouvertement. Les vérités partielles suffisent à semer le doute et à éroder la crédibilité des institutions», écrit Amado, pour qui «ces stratégies ont permis au gouvernement de contrôler le débat public en imposant une version unique des faits».

 

L’un des exemples les plus frappants de cette dynamique serait l’accord passé entre le gouvernement argentin et la Russie pour le vaccin Sputnik V. Amado rapporte que les caractéristiques de ce vaccin n’ont jamais été rendues publiques: même les élus n’y auraient pas eu accès.

 

Pourtant, la campagne publicitaire officielle présentait l’obtention de ce sérum comme une grande victoire géopolitique contre les «grandes entreprises pharmaceutiques occidentales».

 

L’absence de transparence, combinée à des retards dans les livraisons et à la méfiance grandissante de la population, a entraîné une immunisation insuffisante en regard des objectifs du gouvernement: à la fin de 2021, seulement 13,5% des Argentins avaient reçu leur dose de rappel, contre 44% en Uruguay et 57% au Chili.

 

Journalisme citoyen


Adriana Amado note que «les réseaux sociaux ont permis aux citoyens de contester la version officielle et de fournir des données fiables à partir de sources indépendantes». Par exemple, le site covidstats.com.ar est devenu une référence populaire pour suivre l’évolution de la pandémie.

 

Un autre moment marquant a été l’exposition par des utilisateurs de Twitter d’une fiesta clandestine au palais présidentiel durant le confinement, rappelant les fêtes organisées par le premier ministre Boris Johnson à Downing Street, au Royaume-Uni. Une photo du président Alberto Fernandez avec sa femme et des convives, sans masques ni distancions sociale, a été relayée sur les médias sociaux.

 

Connu sous le nom d’«affaire Olivos», ce scandale national a révélé le décalage entre le discours officiel et les actions des dirigeants.

 

Des mesures inefficaces

 

Le bilan de l’expérience est accablant. En juin 2022, l’Argentine comptait parmi les pays avec le plus haut taux de mortalité par million d’habitants. Sur le plan économique et social, la pauvreté urbaine atteignait 42% à la fin de 2020, et plus de la moitié des enfants vivaient dans des conditions de privation.

 

Amado conclut que «la pandémie a montré à quel point la confiance dans les institutions peut s’éroder rapidement lorsque la transparence et la responsabilité font défaut.» Elle avertit que «la désinformation d’État est particulièrement dangereuse car elle affaiblit les bases mêmes de la démocratie.»

 

Milei comme réaction au sanitarisme

 

Bien que l’étude d’Adriana Amado ne traite pas cette question, la gestion autoritaire de la pandémie peut expliquer en bonne partie la rapide montée de Javier Milei dans les mois qui ont suivi.

 

À ce sujet: Le confinement a incité Javier Milei à se lancer en politique

 

Comme l’a affirmé le commentateur argentin Agustín Laje dans une entrevue à Libre Média, la violation des libertés durant cette période a été l’élément déclencheur qui a poussé Milei à se lancer en politique. Son discours antisystème et sa critique de la «caste» au sommet de l’État résonnent encore dans un pays qui a vécu l’un des plus durs confinements de la planète.