Michel Barnier Premier ministre: «un geste de désespoir de Macron»?

Le nouveau Premier ministre français, Michel Barnier, pose lors du journal télévisé du soir de la chaîne de télévision française TF1 à Boulogne-Billancourt, près de Paris, le 6 septembre 2024. Photo: Ludovic MARIN pour l’AFP.

Vendredi le 6 septembre 2024, à 17:15

Pour l’auteur Ghislain Benhessa, la nomination de Michel Barnier comme Premier ministre est antidémocratique: son parti n'a récolté que 5% des votes aux dernières législatives alors que le premier parti de France, le RN, est exclu du gouvernement. 

 

Après des semaines de tractations, Emmanuel Macron a finalement désigné Michel Barnier comme Premier ministre. Ancien ministre au profil gaulliste et figure de la droite traditionnelle, Barnier est une nomination qui fait débat.

 

Selon l'analyste Ghislain Benhessa, ce choix est un affront à la démocratie: Barnier provient d'un parti qui n'a récolté que 5% des suffrages lors des dernières élections législatives. Pour Benhessa, Macron cherche à gagner du temps avec ce coup politique à court terme.

 

Avocat et auteur de plusieurs ouvrages, Ghislain Benhessa est aussi spécialiste de la vie politique française.

 

Simon Leduc: Le président Macron a nommé Premier ministre Michel Barnier, un homme politique issu de la droite traditionnelle. Est-il démocratique de choisir comme Premier ministre une personne qui est issue d’un parti ayant seulement obtenu 5% des voix lors des législatives?

 

Ghislain Benhessa: «Le président Macron semble avoir été contraint de faire ce choix par les circonstances de sa défaite aux dernières élections législatives. Il faut savoir que Macron ne voulait pas nommer un Premier ministre provenant du Rassemblement national ou de la France Insoumise, car pour lui, ces partis représentent les "extrêmes".

 

Il avait donc le choix entre choisir un Premier ministre issu de la gauche ou de la droite classique, c’est-à-dire du Parti socialiste ou des Républicains respectivement. Il a opté pour la droite issue de l’héritage gaulliste afin d’exclure le RN. Or, les Républicains sont en déroute depuis maintenant quelques années. 

 

Après sept semaines de crise et deux scrutins, on se retrouve avec un gouvernement dirigé par un homme du passé provenant d’une formation en déclin, autrefois un parti de pouvoir.

 

La nomination de Michel Barnier est un geste de désespoir de la part de Macron. Il a gagné du temps à court terme, mais espère que M. Barnier sera en mesure de gouverner avec un parlement divisé.»

 

Simon Leduc: Comment le nouveau Premier ministre pourra-t-il gouverner avec une Assemblée nationale aussi divisée?

 

Ghislain Benhessa: «La France n’a pas du tout la culture du régime parlementaire. La Ve République n’a rien d’un régime britannique. Nous sommes en train de le découvrir rapidement et avec beaucoup de difficulté devant l’obligation de la coalition. 

 

Depuis 1958, traditionnellement, le parti de pouvoir devait s’allier avec un tiers parti afin d’obtenir une majorité parlementaire lui permettant de gouverner. Le Général de Gaulle s’est lui-même prêté à ce jeu.

 

Dorénavant, nous nous retrouvons dans une situation où le premier parti de France, le RN, est exclu du pouvoir et où le parti marginal du Premier ministre est dépendant du Bloc du centre (Renaissance) pour gouverner. 

 

Ainsi, le premier parti de France ne fera pas partie de ce gouvernement. Par contre, sans le RN, il n’y a plus de gouvernement, car il n’y a plus de majorité parlementaire qui tienne sans lui.

 

Macron s’en est tiré à court terme, mais on ignore encore si le nouveau Premier ministre pourra gouverner la France avec une certaine stabilité».

 

Croyez-vous que la crise politique actuelle va mener à la fin de la Ve République?

 

Ghislain Benhessa: «Jusqu’à maintenant, il y avait deux règles du jeu dans le régime actuel. Tout d’abord, le président de la République nommait son gouvernement et il devait composer avec les velléités de son Premier ministre. 

 

Il faut savoir qu’en France le président est le chef de l’exécutif. Par exemple, pour le Général de Gaulle, un président qui était battu aux élections (peu importe laquelle) ou lors d’un référendum devait partir. Charles De Gaulle a perdu un référendum en 1969 et il a immédiatement démissionné de sa fonction de président. 

 

 

Macron a inventé un nouveau régime où le président refuse de cohabiter avec l’opposition à la suite d’une défaite électorale.

 

 

Subséquemment, dans les années 80, la cohabitation a fait son apparition dans le paysage politique français. Si le parti du président perdait les élections législatives, cela forçait le chef d’État à cohabiter avec le premier parti d’opposition. Alors, le président de la République nommait un Premier ministre qui était issu du camp adverse. Les deux blocs politiques devaient collaborer afin de faire fonctionner le régime politique. 

 

Il y a eu trois cohabitations dans l’histoire de France: en 1996, en 1993 et en 1997. Durant la troisième, le président Jacques Chirac a dû cohabiter avec un Premier ministre socialiste, Lionel Jospin. 

 

Maintenant, le président Macron vient d’inventer une troisième règle. Ce dernier a perdu les élections européennes et législatives, mais il demeure en poste. Emmanuel Macron a trouvé une solution pour rester en place sans cohabitation. Il a découvert une figure de secours à droite, Michel Barnier, qui est compatible avec le bloc central (le parti du président). 

 

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Macron a inventé un nouveau régime où le président refuse de cohabiter avec l’opposition à la suite d’une défaite électorale. À la place, le président trouve un terrain d’entente avec des partis qui peuvent se coaliser avec lui.

 

Macron ne veut pas cohabiter avec la gauche radicale ni la droite identitaire. Il a donc trouvé une figure émanant d’un parti capable de former un contrat de gouvernement avec lui.

 

Le président voulait transformer les règles du jeu et de modifier les équilibres de la Constitution. Je crois que ce dernier a déconstruit l’esprit de la Ve République, qui est fondée sur la légitimité du chef de l’État via des élections qui lui servent de test.

 

La Ve République ne sort pas grandie de cette crise. Cependant, le président Macron a gagné du temps – un an environ – et il faudra voir s’il va survivre à cette situation.»

 

Que peut faire le parti de Marine Le Pen pour se présenter comme un gouvernement en attente en vue de la présidentielle de 2027?

 

Ghislain Benhessa: «Premièrement, le Rassemblement national doit démontrer au peuple français qu’il est un parti responsable. Marine Le Pen a dit que son parti était prêt à donner la chance au coureur. Michel Barnier n’est pas hostile au RN et va laisser les canaux de communication ouverts avec lui. 

 

Les troupes de Marine Le Pen ne vont pas tenter d’aggraver la crise politique actuelle. Elles veulent agir responsablement afin de faire fonctionner le pays. 

 

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Deuxièmement, le Rassemblement national est devenu le parti favori de la classe ouvrière: Marine Le Pen veut continuer de défendre ses intérêts. 

 

Par exemple, si le Premier ministre veut aller de l’avant avec le projet de réforme des retraites, Le RN devra s’y opposer, car la retraite à 60 ans est un principe non négociable pour sa base électorale et lui.

 

Ce parti de droite identitaire devra trouver un équilibre entre la défense de la classe ouvrière et son désir de se présenter comme une solution de rechange au régime actuel. Autrement dit, le RN devra maintenir un équilibre entre la défense du peuple et son désir de devenir un parti de gouvernement.»