Starlink, 5G et mesures sanitaires: pour une véritable éthique

Une tour de télécommunication près de l'aéroport international de San Francisco. Photo: Justin Sullivan pour l'AFP/Getty Images.

Mardi le 31 mai 2022, à 12:00

Il faut bien comprendre ce qu'est l'éthique pour faire face aux défis posés par les nouvelles technologies et le pouvoir grandissant des États et de grandes entreprises dans divers domaines.


Depuis la mise en œuvre des mesures sanitaires allant du port du masque à l’usage des passeports vaccinaux, plusieurs experts ont exprimé que ces stratégies étaient acceptables sur le plan éthique. J’ai écouté et lu de nombreux avis. 

Force est de constater qu’il y a eu, à de nombreuses reprises, des erreurs conceptuelles de ce qu’est l’éthique ou l’acceptabilité.

La confusion terminologique affecte les choix individuels et collectifs de l’usage d’une nouvelle technologie. 

Dans une société démocratique,  il est important de bien cerner les éléments vitaux qui contribuent à garantir les droits des individus et les devoirs des institutions ou entreprises qui commercialisent des produits à la fine pointe de la technologie[1].

L’éthique, c’est quoi au juste?


La base même de l’éthique n’est pas de déterminer ce qui est acceptable ou non. En effet, le simple fait de poser un jugement fait automatiquement basculer l’avis dans la morale. Dire que c’est acceptable sous-entend que c’est bien. Dire que c’est inacceptable définit que ce n’est pas bien, donc que c’est mal. 

Somme toute, c’est un jugement moral et ce n’est plus de l’éthique. 

L’éthique, c’est un processus. Une réflexion qui se prolonge. Une discussion avec soi-même ou dans un groupe de personnes de différents horizons. Cette démarche ne s’arrête jamais. 

L’éthique est sans fin, sans finalité autre que de se questionner sur le sens, les valeurs et la portée de nos actes personnels, mais surtout professionnels et sociétaux. Somme toute, l’éthique est une démarche réflexive permanente. 

Pour ce faire, il faut accepter de réfléchir. Accepter le doute. Renoncer à avoir raison. 

Accueillir ce que nous vivons nous-mêmes, sur les plans individuel et collectif, mais aussi – et surtout – accueillir ce que les autres, porteurs d’autres vérités, d’autres croyances, d’autres perceptions et d’autres aspirations, vivent et ressentent dans une situation qui touche l’individu ou sa collectivité. 

Faire l’effort de tolérer ce qui est différent de nous, mais aussi l’incertitude.


D’où vient la confusion?


La confusion repose sur une double problématique linguistique qui déteint beaucoup sur la pensée des experts au Québec, car nous sommes au croisement de deux cultures.

La première est reliée aux racines du mot: êthikos (morale) et êthos (mœurs) en grec, ou moralis en latin. Les dictionnaires francophiles précisent que l’éthique concerne «les principes de la morale», la «partie de la philosophie qui étudie les fondements de la morale» ou un «ensemble de règles de conduite». 

On constate ainsi qu’en français, les racines de l’éthique sont issues des termes êthos et moralis. Dès lors, l’approche latine facilite la confusion entre les concepts de morale et d’éthique. 

La seconde est reliée à l’application de l’éthique aux États-Unis. Leur approche tend à offrir des règles conceptualisées par le milieu juridique, plutôt que d’exprimer des valeurs. De plus, la déontologie est dénommée ethics

Dès lors, l’approche nord-américaine tend plus à offrir des balises déontologiques qu’une démarche réflexive impliquant chaque citoyen ou, dans un ordre professionnel, chaque membre.


Consensus éthique ne rime pas toujours avec obligation 


Au début des années 2000, le politologue Yves Boisvert et son équipe ont proposé un modèle pour clarifier les concepts[2]. Pour eux, la morale est de l’ordre de la religion et du dogme qui définit ce qui est bien et mal. L’individu n’a aucun choix: il doit faire ses devoirs imposés par l’autorité.

La déontologie est, pour sa part, un ensemble de règles et de devoirs minimaux édictés au sein d’une profession ou d’une organisation pour protéger une population potentiellement vulnérable. 

Les comportements sont toujours prescrits, mais une certaine autonomie peut émerger dans l’esprit des règles, puisque toutes les situations ne sont pas régies, voire explorées seul ou en groupe. Un code de déontologie évolue donc au fil de l’évolution des mœurs.

De là, la démarche réflexive devient une ressource extraordinaire pour amener éventuellement un consensus, mais jamais une imposition. 

Les décisions et les actions sont orientées par des valeurs partagées et construites par la discussion et arrêtée par des consensus auxquels chacun se réfère pour poser ses gestes personnels et professionnels. 

L’éthique sous-tend la confiance, repose sur une entente mutuelle et implique une réactualisation constante. 

Et, contrairement à la morale, l’éthique permet à chaque individu de prendre une décision en son âme et conscience afin de choisir ce qui est le mieux pour elle-même en regard de sa singularité, et ce, tant et aussi longtemps qu’il ne transgresse pas le Code criminel. 

L’éthique est donc incompatible, par définition, avec une obligation.


La métaphore du babouin face à un miroir 


On s’entend que, pour qu’un dialogue prenne corps et qu’une confiance minimale puisse habiter chaque membre du groupe de réflexion, il faut éviter à tout prix les pièges décrits par le philosophe Iddo Landau. 

En résumé, il est impossible de contribuer à une démarche éthique si on se comporte en babouin face à un miroir. Il est important de prendre une posture de bienveillance, soucieuse autant de ce que l’on vit soi-même de ce que vivent les autres membres du comité.

Ce dialogue est d’autant plus important lorsque nous sommes collectivement face aux nouvelles technologies qui devraient, avant d’être commercialisées, franchir le cap de l’acceptabilité sociale. 

Malheureusement, certains ont tôt fait de ridiculiser les personnes qui sont mal à l’aise avec cette commercialisation. 

On s’étonne que de nombreuses personnes n’aillent plus voter ou se désintéressent même de la vie politique, mais c’est parce que – au fil du temps – elles se sont senties exclues de tout débat, voire ridiculisée par l’élite industrielle et le manque de nuance dans certains espaces publics. 

Il est donc urgent de rouvrir les différents débats pour impliquer chacun dans le processus démocratique.

Sommes-nous, par exemple, en accord avec le projet d’automatisation des automobiles? Il se peut que cela soit une avancée intéressante en Californie, mais devenir hautement contestable au Québec, un endroit soumis à des intempéries qu’aucun ordinateur ne pourrait anticiper pour s’assurer de la sécurité des uns et des autres.

Sommes-nous d’accord avec le projet StarLink qui crée une multitude de «constellations de satellites»? Si l’idée est noble, à savoir offrir l’accès à internet dans les régions éloignées, est-ce que nous sommes d’accord qu’une compagnie privée s’approprie l’espace et affecte le paysage céleste? 

Sommes-nous d’accord avec l’élargissement de la technologie 5G? Serait-il possible qu’un nombre d’individus plus imposant qu’on ne le croit puisse être mal à l’aise avec cette technologie? 

Se pourrait-il que la stigmatisation des personnes qui la craignent soit un filtre qui nous empêche de réfléchir à son acceptabilité sociale?

Personnellement, pour l’instant, je ne saurais pas prendre une décision libre et éclairée: trop d’informations manquent pour me permettre d’user de mon discernement pour ces trois questionnements.

Et vous? Seriez-vous capables de déterminer ce qui est bon, ou non, pour votre famille et vous-mêmes?

[1] J. Monzée, Médicaments et performance humaine, Montréal, Éditions Liber, 2010.
[2] Y. Boisvert et al. Petit manuel d’éthique appliquée à la gestion publique, Montréal, Éditions Liber, 2003.