Dans un récent essai, la journaliste Nora Bussigny démontre avec brio la force de séduction et d’attraction du wokisme, un courant aussi victimaire que totalitaire qui offre l’ivresse de se trouver du côté du «bien». La recension de Philippe Labrecque.
Depuis son entrée dans le lexique médiatique et même populaire il y a quelques années, ce qu’on nomme communément le «wokisme» de nos jours a échappé à ses balbutiements d’excentricités théoriques confinés à d’obscurs départements de sociologie pour imposer son vocabulaire, ses concepts et son emprise psychique au sein des grandes institutions.
Le wokisme s’est imposé partout: dans les associations, les médias, l’université et l’entreprise, notamment, pour devenir le fer de lance de la gauche contemporaine.
Dans son nouveau livre Les nouveaux inquisiteurs (Albin Michel), la journaliste et auteure Nora Bussigny analyse le wokisme à travers une fine enquête journalistique. Elle nous offre un aperçu à la première personne de l’activisme woke en côtoyant les militants et associations «intersectionnels» dans l’action, mais aussi de l’emprise psychologique qu’exerce cette idéologie sur ses adhérents et surtout sur elle-même.
L'affect bien avant la raison
Par la méthode de l’immersion journalistique, soit se prétendre «woke» pour infiltrer les différents groupes activistes et «militer» avec eux, Bussigny passe de la théorie à son application en y engageant même son bien-être psychologique.
Comme Bussigny le mentionne, le wokisme est maintenant le sujet de plusieurs critiques et essais ayant fait sa généalogie et décortiquant rationnellement et intellectuellement le phénomène.
Comme toute méthode à ses limites, une telle démarche n’explique pas «les affects» que le wokisme suscite chez ses adhérents, cette impression d’être du «bon côté de l’histoire» pour masquer ce qui est une folie partagée et collective.
À cet effet, le sentiment qui émerge de la lecture de Bussigny peut se résumer par une citation de Nietzsche: «La folie est quelque chose de rare chez l'individu; elle est la règle pour les groupes, les partis, les peuples, les époques.»
L’idéologie woke, à l’instar des idéologies du 19e et 20e siècle, en vient à modifier la perception même du réel et exerce la force gravitationnelle d’un trou noir sur ceux qui s’en approchent de trop près sans les moyens intellectuels nécessaires pour y résister.
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Malgré une aversion initiale envers le wokisme, Bussigny en est tout de même venue à douter de sa propre condition de femme, à se sentir coupable «d’islamophobie» subconsciente et de préférence pour les groupes «non mixtes», tout en «culpabilisant d’être celle que j’étais», soit une privilégiée. Tout ceci avant de finalement craindre qu’on lui colle l’épithète de «facho» à la sortie de son livre.
Par l’entremise de Bussigny, nous faisons l’expérience du cycle classique de l'endoctrinement idéologico-religieux, de la refonte identitaire de l’individu à l’image du culte par la création du doute de soi, la culpabilisation, la criminalisation de certaines pensées, la promesse d’être réhabilité par la «vérité», «l’éveil», pour ensuite utiliser la menace de l’excommunication pour s’assurer l’obéissance.
Les loups dans la bergerie
La réflexion philosophique de Bussigny se situe entre cette gauche universaliste à laquelle elle s’identifie et la gauche postmoderne qu’est le wokisme. Ses débats intérieurs se limitent pour la plupart à se demander quelle version de la gauche lui convient le mieux, alors que ses interrogations portent sur l’image de la «victime» et non la signification profonde du nihilisme et de l’autodestruction civilisationnelle que représente un phénomène comme le wokisme.
C’est peut-être la raison pour laquelle Bussigny n’entrevoit que partiellement ce qui se prépare pour les militants wokes même si la journaliste décèle chez eux une naïveté inhérente face au concept de «convergence des luttes». Les groupes féministes, homosexuels et leurs acolytes mâles, hétérosexuels et blancs s’abandonnent dans une solidarité non réciproque avec les femmes voilées, instrumentalisées par l’islam conquérant, des migrants et le communautarisme qui en découle.
S’ils s’affichent comme solidaire et tous en lutte contre la police, l’État et la nation, symboles et incarnations «évidentes» du fascisme, du racisme systémique et du patriarcat, on en vient à réaliser en lisant Bussigny que ces activistes wokes ne réalisent pas que ces institutions sont les derniers remparts qui les protège de la colère, du mépris et du ressentiment que cette coalition islamo-indigéniste leur réserve.
La haine viscérale émanant de cette coalition envers les Français de confession juive en lien avec le conflit israélo-palestinien devrait d’ailleurs leur servir d’avertissement.
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Comme la révolution finit toujours par dévorer ses propres enfants, les militants transgenres, féministes et autres déclinaisons de la gauche woke se feront aussi dévorer par leurs camarades damnés de la terre, tôt ou tard, à l’instar d’une paix entre les brebis et les loups.
Et moi et moi et moi…
Bussigny commet peut-être l’erreur de personnaliser à l’excès son travail, son essai portant autant sur son propre équilibre psychologique et ses questionnements idéologiques que sur les wokes eux-mêmes. Ceci semble toutefois être pleinement assumé et de bonne foi alors que Bussigny consacre de nombreuses pages à décrire ses aléas émotionnels et surtout ses séances de psychanalyses, intitulant même un de ses chapitres: «La journaliste, l’undercover, la femme, l’auteure et moi et moi et moi».
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Par une telle personnalisation, Bussigny nous offre cependant un récit intéressant qui démontre bien la force de séduction et d’attraction d’un mouvement qui se veut totalitaire tout en offrant l’ivresse d’être du côté du «bien» par le prisme de l’idolâtrie du veau d’or victimaire et d’être appelé à faire partie des pures.
Bussigny conclut en se posant la question que nous nous posons tous: «Qu’est-ce qu’il va nous rester?» en songeant à l’atomisation et la décomposition sociale dont le wokisme est la représentation.
On pourrait lui répondre qu’on ne se bat pas pour ce qu’il reste, soit déjà des ruines, mais pour ce qu’on se doit de reconstruire.











