Le sombre futur de l’éducation

Photo: AFP.

Mardi le 21 janvier 2025, à 10:00

Tandis que l'éducation devient un simple outil professionnel et utilitaire, la pensée critique s'étiole, sacrifiée sur l'autel de la performance et du conformisme.

 

Ce matin-là, par la fenêtre givrée de ma classe, j’observais deux écureuils affamés qui fouillaient les poubelles de l’hiver québécois. Mes élèves, penchés sur leurs copies, décortiquaient la description de Raphaël, le héros tragique de La Peau de chagrin. 

 

J’ai souri intérieurement — quelle ironie de voir ces jeunes esprits analyser ce symbole du désir et de la déchéance, alors même que notre système éducatif se consumait dans une course effrénée vers une prétendue excellence.

 

De la littérature aux «compétences transversales»

 

Balzac, oh combien contemporain! Lui qui peignait avec tant d’acuité l’ascension sociale et le pouvoir de l’argent nous parle encore aujourd’hui avec une force déconcertante. 

 

Dans nos classes hyperconnectées, je ne peux m’empêcher de voir les parallèles saisissants entre sa représentation de la société comme un vaste réseau d’influences et notre ère des réseaux sociaux, où les réputations se font et se défont au rythme des likes et des partages.

 

 

Nous glissons progressivement vers un système où les enfants deviendront les gardiens involontaires du conformisme et de la médiocrité de leurs parents.

 

 

Son analyse implacable du capitalisme et de la spéculation financière résonne étrangement avec nos débats actuels, notamment sur la marchandisation de l’éducation. Est-ce un hasard si la littérature classique s’efface progressivement de nos programmes, comme une peau de chagrin, au même rythme que disparaissent les professeurs légalement qualifiés

 

Je m’imagine souvent prête-plume pour le ministère de la Renaissance de l’Éducation afin de dénoncer cette situation. Je dirais pourquoi la désertion massive des enseignants qualifiés n’est pas un accident. 

 

Un déclin programmé?

 

C’est le résultat d’une stratégie concertée, d’une accumulation de contraintes bureaucratiques et de conditions de travail toujours plus contraignantes, tout cela au nom de la réussite à tout prix.

 

Cette réussite factice n’est qu’un miroir aux alouettes, dissimulant un objectif plus insidieux: former des consommateurs dociles, incapables de penser par eux-mêmes, qui participeront gaiement à leur propre soumission. 

 

Nous glissons progressivement vers un système où les enfants, privés d’esprit critique, deviendront les gardiens involontaires du conformisme et de la médiocrité de leurs parents.

 

La langue elle-même devient un champ de bataille. Les mots perdent leur substance, remplacés par un vocabulaire aseptisé qui anesthésie la pensée critique. «Excellence», «réussite», «performance» — ces termes vidés de leur sens masquent la disparition progressive des véritables savoirs.

 

Une éducation désincarnée

 

Les présentations PowerPoint remplacent l’analyse approfondie, les «compétences transversales» supplantent la maîtrise des connaissances fondamentales. Nous sacrifions la profondeur sur l’autel de l’apparence, la réflexion au profit de la performance.

 

Certains résistent encore. D’autres démissionnent tout en continuant de servir la cause. Ma plume s’efforce depuis des années de maintenir vivante la flamme de la pensée critique.

 

À lire aussi: Le français doit redevenir une langue de liberté

 

Je refuse cette standardisation appauvrissante et maintiens mon engagement envers une excellence authentique en m’opposant à cette déprofessionnalisation de la profession enseignante. En Belgique, la nomination statutaire des enseignants est en voie d’être remplacée par des contrats à durée indéterminée.

 

L’éducation doit s’entourer de professionnels qui comprennent que la véritable émancipation passe par la maîtrise de la langue et de la pensée.

 

Finalement, apprendre, c’est se libérer. Se libérer, c’est savoir résister aux changements des mots pour faire changer les choses. Et peut-être qu’un jour, comme les écureuils qui trouvent leur subsistance dans le froid de l’hiver, nous saurons préserver l’essence même de l’éducation: la capacité à penser par soi-même.