Afin de pleinement prendre conscience du contraste entre la trajectoire coloniale de la France en Amérique et celle de ses rivaux impériaux, Marco Wingender survole dans cette seconde chronique histoire le parcours anglais en Virginie.
Au 16e siècle, alors que les précoces avancées espagnoles en Amérique alarmaient les puissances européennes rivales, ces dernières comprirent qu’elles devaient miser sur leurs propres colonies dans le Nouveau Monde pour assurer le développement de leur propre empire.
De là, elles pourraient extraire de précieux minéraux et implanter des cultures agricoles, telles que le sucre, le tabac et le cacao, dont la valeur était élevée sur le marché européen et qui ne poussaient pas dans les climats tempérés du Vieux Continent.
En 1607, les Anglais décidèrent de tenter leur coup dans la baie de Chesapeake, sur la côte Est américaine, avec la fondation d’une première ville baptisée Jamestown. Ils appelèrent cette région la Virginie, en l’honneur de leur reine Elizabeth I, supposément vierge.
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La vaste plaine côtière qui entourait Jamestown abritait quelque 24 000 Autochtones de langue algonquienne, composant une trentaine de tribus.
Semi-nomades, ces populations vivaient de l’horticulture, de la pêche, de la chasse et de la cueillette.
Des premiers contacts houleux
Initialement, les colons anglais avaient espoir de s’enrichir rapidement, en cherchant de l’or dans la région ou en attaquant les navires espagnols qui en étaient remplis.
Lors de la colonisation de l’Irlande au cours du siècle précédent, les Anglais avaient acquis les techniques et la rhétorique nécessaires à leur conquête.
S’étant fait promettre par leurs dirigeants coloniaux que les Premières Nations de la Virginie les accueilleraient à bras ouverts, les colons anglais employèrent le même langage et offrirent le même mépris à l’encontre des Algonquiens.
Ces derniers comprirent plutôt qu’il valait mieux se méfier de l’appétit des nouveaux venus et rapidement, des violences éclatèrent.
Un régime de servitude
Les colonisateurs anglais décidèrent alors de se tourner graduellement vers une approche de colonisation plus méthodique: établir et exploiter des plantations de tabac.
S’avérant très rentable, cette culture commerciale justifia alors l’importation massive d’une main-d’œuvre bon marché.
Plus de trois quarts des quelque 120 000 immigrants britanniques débarqués dans la baie de Chesapeake au cours du 17e siècle le furent sous le signe de la servitude.
À la maison, la plupart avaient été victimes d’un long processus de dépossession de leurs terres, orchestré par la caste aristocratique anglaise.
Trop pauvres pour se payer une traversée de l’Atlantique, on leur avait proposé l’occasion de devenir propriétaire d’une terre en échange de 4 à 7 années de leur vie à travailler, sans salaire, les champs de tabac de leurs maîtres.
Sous les rayons brûlants du soleil d’été, une humidité étouffante et des nuées d’insectes porteurs de pathogènes mortels, ces « engagés » menaient des vies pénibles et courtes.
Dans la poursuite de leur rêve, une majorité succomba avant même l’expiration des termes de leur servitude en raison d’une combinaison de maladies et de surcharge de travail.
Initialement, la mortalité fut telle que seuls 20 % des 10 000 colons importés dans la colonie entre 1607 et 1622 étaient toujours vivants en 1622.
Le rouleau compresseur en marche
Malgré cela, la population coloniale continua de croître par l’importation massive d’immigrants pour répondre aux besoins de labeur dans les champs de tabac qui se multipliaient.
Ces expansions territoriales intrusives menèrent éventuellement à des confrontations avec les Algonquiens, qui n’eurent d’autres choix que de se dresser devant les envahisseurs pour défendre leurs terres.
Une première réplique algonquienne massive surviendra en 1622, lors d’une attaque-surprise savamment orchestrée sous le leadership du grand chef Powhatan. Cette offensive détruisit des plantations anglaises situées en périphérie de la colonie virginienne.
Aussitôt, les dirigeants anglais saisirent cette opportunité pour justifier la dépossession territoriale et l’écrasement des premiers habitants de la baie de Chesapeake.
Les colonisateurs déployèrent alors une stratégie qui servira de modèle lors des guerres coloniales subséquentes: attaquer les villages et les cultures autochtones juste avant la récolte du maïs, condamnant ces populations à un hiver de précarité et de famine.
L’année 1644 fut le théâtre d’une seconde attaque-surprise des Algonquiens, massacrant plus de 400 colons sur une population d’un peu plus de 10 000.
À leur tour, les contre-attaques anglaises détruisirent la plupart des établissements de leurs opposants le long des rivières, forçant les réfugiés à se disperser dans l’arrière-pays.
Au cours des décennies suivantes, les maladies et les guerres réduisirent le nombre d’Algonquiens en Virginie de 24 000 en 1607 à tout juste 2 000 en 1669. Quant aux survivants, ils se virent confinés à de petites réserves enclavées par l’occupation anglaise.
Au plaisir des dirigeants anglais, la Virginie absorba des dizaines de milliers de ces jeunes défavorisés qu’on considérait inutiles et dangereux en Angleterre.
Du point de vue des Premières Nations toutefois, la présence anglaise correspondait davantage à un mal fulgurant dont l’expansion menaçait la survie de leur monde ancien.












