La France au bord d’une nouvelle crise politique

Le Premier ministre français Michel Barnier prononce un discours lors du débat précédant les votes de défiance contre son administration à l'Assemblée nationale à Paris, le 4 décembre 2024 Photo: Alain JOCARD pour l’AFP.

Mercredi le 4 décembre 2024, à 13:25

À l’Assemblée nationale, le sort du gouvernement Barnier est en suspens. Entre alliances inattendues et tensions politiques, Ghislain Benhessa décrypte les enjeux d’une motion de censure qui pourrait faire basculer la France dans l’inconnu.

 

Depuis les dernières législatives, la France traverse une instabilité politique majeure due à l'absence de majorité à l'Assemblée nationale. Emmanuel Macron a nommé un Premier ministre, Barnier, issu d’aucun des grands blocs politiques, mais ce choix n’a pas permis de rassembler. 

 

Face à l’opposition systématique du Nouveau Front Populaire (NFP) et à l’absence d’indexation des retraites dans le budget 2025, le Rassemblement national (RN) s’est allié à la gauche pour soutenir une motion de censure contre le gouvernement. 

 

Selon Ghislain Benhessa, si cette motion est adoptée, Macron devra nommer un nouveau Premier ministre pour espérer rétablir une stabilité. À défaut, une démission pourrait s’imposer pour ce président de plus en plus impopulaire.

 

Ghislain Benhessa est essayiste et docteur en droit public. Avec le politologue Guillaume Bigot, il vient de publier On marche sur la tête! aux éditions de L’Artilleur. Entretien.

 

Simon Leduc: Quand les députés français se prononceront-ils sur la motion de censure visant le gouvernement Barnier?


Ghislain Benhessa: «Les débats à l’Assemblée nationale battent leur plein en ce moment, mais tout porte à croire que la motion de censure sera adoptée. Marine Le Pen, cheffe du Rassemblement national (RN), a confirmé que son parti voterait en faveur de la motion.

 

À moins d’un retournement inattendu, le gouvernement Barnier tombera. Si cela se produit, ce sera la première fois depuis 1962 qu’un gouvernement est renversé par une motion de censure majoritaire. Ce serait un moment historique dans la Cinquième République.»

 

Pourquoi le Nouveau Front Populaire (NFP) et le RN souhaitent-ils faire tomber le gouvernement après seulement trois mois?


Ghislain Benhessa: «Le bloc de gauche, rassemblé sous la bannière du NFP, adopte une opposition systématique. Pour eux, tout projet de loi émanant du gouvernement est voué à être rejeté. Le NFP n’a jamais accepté la nomination de Barnier comme Premier ministre, car ils espéraient ce poste pour l’un des leurs. Cela les place dans une posture d’opposition radicale.


Cependant, pour qu’une motion de censure passe, il fallait l’appui du RN. Jusqu’ici, le RN avait adopté une stratégie prudente, choisissant ses batailles. 

 

 

À ce stade, Emmanuel Macron pourrait être contraint de démissionner. 

 

 

La non-indexation des retraites dans le budget proposé par le gouvernement Barnier a été l’élément déclencheur. Ce budget 2025 ne prévoit pas de garantir l’indexation des retraites françaises, ce qui a poussé le RN à rejoindre le NFP dans la censure du gouvernement. Cette alliance improbable montre à quel point la situation est tendue politiquement.»

 

En cas d’adoption de la motion de censure, quelles seraient les conséquences immédiates ?


Ghislain Benhessa: «La chute du gouvernement Barnier ne déclenchera pas automatiquement de nouvelles élections législatives. Constitutionnellement, Emmanuel Macron ne peut dissoudre l’Assemblée nationale avant juillet 2025, car il y a un délai d’un an entre deux dissolutions.


Le président devra donc nommer un nouveau Premier ministre, en tenant compte de la composition actuelle du Parlement, qui reste très éclatée: un bloc macroniste, le NFP à gauche et le RN à droite. 

 

Trouver une figure capable de réunir une majorité sera un défi monumental. Si ce nouveau gouvernement échoue également à obtenir la confiance du Parlement, une autre motion de censure pourrait être votée.

 

À ce stade, Macron pourrait être contraint de démissionner. Cette éventualité n’est pas à écarter, d’autant plus qu’un récent sondage révèle que 62% des Français sont favorables à son départ.»

 

Le président Macron est-il le seul responsable de cette crise politique?


Ghislain Benhessa: «La dissolution de l’Assemblée nationale en juin dernier est la source de cette instabilité. Avant cette décision, le parti macroniste disposait d’une majorité relative, suffisante pour gouverner. 

 

Mais cette dissolution inattendue a conduit à un Parlement fragmenté, sans majorité claire. Ce choix stratégique de Macron est incompréhensible et constitue, à mon avis, une faute politique majeure.

 

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Il y a aussi une réflexion plus large à mener sur l’évolution de la Cinquième République. En 1958, les institutions avaient été conçues pour offrir une stabilité grâce à un régime semi-présidentiel équilibré. Mais ce système exige des dirigeants capables de respecter et de travailler avec ces institutions...

 

En jouant avec les règles via une dissolution risquée, Macron a contourné l’esprit de la Constitution. Finalement, cette manœuvre s’est retournée contre lui, et aujourd’hui, les institutions, affaiblies, peinent à contenir la crise.»

 

Comment voyez-vous l’avenir immédiat pour la France dans ce contexte?


Ghislain Benhessa: «Si le gouvernement Barnier tombe, Macron n’aura d’autre choix que de nommer un Premier ministre qui puisse rassembler au moins deux des trois blocs parlementaires. Cette tâche est presque impossible dans le climat actuel.

 

Sans une figure de consensus ou une révision profonde des pratiques politiques, le risque est une paralysie prolongée des institutions, avec pour corollaire une défiance accrue des citoyens envers leurs dirigeants. La France est à la croisée des chemins, et les mois à venir seront décisifs.»

 

*Le gouvernement Barnier a finalement été défait environ trois heures après la parution de cet article.