La fondation de Montréal et la transformation du monde autochtone

Peinture du père Jacques Marquette prêchant aux Amérindiens par Wilhelm Lamprecht (1838-1906) réalisée en 1869. Domaine public.

Vendredi le 15 mars 2024, à 10:00

Au lieu de relocaliser les Autochtones et de les forcer à apprendre leur langue comme le firent les Espagnols et les Anglais, les jésuites s’efforcèrent d’apprendre les langues locales et de se rendre dans leurs villages, raconte Marco Wingender.

 

Au lendemain de la mort de Champlain le 25 décembre 1635, la vie au Canada poursuivit son cours. La population de Québec prenait lentement son envol, ses seigneuries se mettaient progressivement en place, un nouvel établissement avait été implanté à Trois-Rivières et une culture coloniale distinctive commençait à se cristalliser dans la vallée du Saint-Laurent. 

 

Durant la même période, les institutions religieuses de la colonie se transformaient également. 

 

Les robes noires débarquent en force

 

En 1615, les missionnaires catholiques avaient fait leur entrée en scène dans la vallée du Saint-Laurent. Au total, ils seront plus d’une vingtaine — récollets et jésuites — à œuvrer côte à côte jusqu’à la conquête anglaise en 1629, quand ils furent tous rapatriés en France. 

 

Au retour des Français à Québec en 1633, le cardinal Richelieu donna son appui exclusif aux jésuites et rapidement, ces derniers s’imposèrent à l’échelle de la colonie.

 

Plutôt que de contraindre les Premières Nations à apprendre leur langue et à se relocaliser au sein de nouvelles villes missionnaires comme le firent les Espagnols et les Anglais de la Nouvelle-Angleterre, les jésuites s’efforcèrent d’apprendre eux-mêmes les langues autochtones et de se rendre dans leurs villages. 

 

Les Autochtones furent impressionnés par la plupart de ces religieux en vertu de leur dévouement spirituel, leur stoïcisme devant la douleur et la torture ainsi que d’une absence d’intérêt pour les richesses matérielles et les femmes, tant convoitées par les autres Européens. 

 

Du Cap Breton jusqu’au lac Huron, ils seront plusieurs dizaines de ces «robes noires» à fonder et à animer des missions d’évangélisation.

 

Par la conversion de nouveaux chrétiens et l’influence exercée dans les conseils tribaux, la présence missionnaire au sein des communautés autochtones donna un important coup de main à l’expansion du réseau diplomatique français dans l’arrière-pays nord-américain. 

 

La fondation de Montréal (1642)

 

Au cours de la décennie de 1640, l’appel missionnaire incita plusieurs acteurs en France à joindre leurs forces au sein de la Société Notre-Dame-de-Montréal, dont l’objectif était d’établir une colonie aux ambitions mystiques sur l’île de Montréal. 

 

Un premier groupe de colons, dirigé par Paul de Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance, débarqua à Québec à l’automne 1641.

 

Malgré la résurgence de la menace de maraudage iroquois dans la vallée du Saint-Laurent, les «Montréalistes» décidèrent d’aller de l’avant et le 17 mai, ils accostèrent sur l’île pour établir un nouvel établissement que l’on nomma Ville-Marie, en l’honneur de la Vierge Marie.

 

En 1653, ce fut au tour de Marguerite Bourgeoys de faire son entrée dans la colonie en même temps que 150 autres nouveaux colons recrutés par Maisonneuve. Cette femme d’exception se vit confier l’éducation de la jeunesse montréalaise et fonda éventuellement la Congrégation Notre-Dame-de-Montréal afin d’assister Maisonneuve dans sa mission d’évangélisation des Autochtones et pour contribuer au développement de la colonie.

 

Période profonde de transformation

 

Du côté des Autochtones, la première moitié du 17e siècle fut une période charnière de leur histoire. Durant ces années, beaucoup d’entre eux avaient eu pour la première fois des contacts avec des Européens. 

 

L’arrivée de ces derniers en Amérique avait provoqué une véritable révolution technologique et culturelle du mode de vie autochtone, alors que les produits européens devinrent rapidement des nécessités de survie dans un monde de plus en plus violent. 

 

Éventuellement, le métal remplaça le silex et les os, des savoirs anciens furent oubliés et désormais, on requérait couteaux, haches, armes à feu et munitions pour mieux chasser et se défendre. 

 

Des sociétés frappées de plein fouet

 

L’expansion de la population européenne fut également la cause d’un autre phénomène, celui-là plus tragique: l’introduction de maladies nouvelles provoquant la propagation d’épidémies dévastatrices un peu partout sur le continent. 

 

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Qu’il s’agisse de la variole, du choléra, de la grippe ou de la rougeole, face aux pathogènes d’Europe contre lesquels les Autochtones n’avaient aucune défense immunitaire, des villages entiers furent décimés et la plupart des Premières Nations furent frappées de plein fouet dans l’un des développements historiques les plus cruels de l’histoire moderne. 

 

Néanmoins, signe d’une résilience à toute épreuve, bon nombre de ces peuples réussirent tant bien que mal à survivre à ces mortalités sans précédent et à se perpétuer dans le temps. 

 

Les guerres du castor

 

En établissant, au début du 17e siècle, une alliance commerciale et diplomatique avec les Français pour assurer le contrôle du corridor laurentien, les Innus, les Algonquins et les Wendats avaient exclu les Cinq-Nations iroquoises du commerce des fourrures et se les étaient aliénées encore davantage. 

 

Situées au sud du lac Ontario, ces nations étaient, d’est en ouest et selon leur désignation anglophone, les Mohawks, les Oneidas, les Onondagas, les Cayugas et les Senecas. 

 

En 1614, dans le but d’initier la traite pelletière avec les Autochtones, une compagnie hollandaise avait fait ériger un poste permanent sur la rivière Hudson, à proximité du territoire mohawk. 

 

Durant la décennie de 1620, les Iroquois sécurisèrent leur accès au fort hollandais, profitant du même coup d’une proximité immédiate avec les meilleurs manufacturiers et les plus puissants marchands européens de l’époque. 

 

Fait d’incidence historique, les Hollandais offrirent à leurs clients des armes à feu plus rapidement que le firent leurs rivaux français au Canada dans le but avoué de détourner les fourrures du bassin des Grands Lacs vers leurs propres établissements. 

 

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Désormais mieux armés que les Premières Nations alliées des Français, les Iroquois intensifièrent leurs raids vers le nord durant les années 1630, se saisissant des convois français et autochtones interceptés. 

 

Vers la fin de la décennie de 1640, les raids iroquois dans la région des Grands Lacs dégénérèrent, dévastant les villages des Wendats, des Neutres, des Pétuns ainsi que des Algonquins, au point de mettre en péril la survie économique de la colonie française. 

 

En 1645 et 1653, il y eut bien des tentatives de rapprochement commercial qui furent établis entre Iroquois et Français, mais celles-ci s’avérèrent bien éphémères alors que les premiers n’en tirèrent aucun profit. 

 

Dans toutes les sociétés autochtones, les guerres visaient notamment à faire des prisonniers qui pouvaient être adoptés au sein de familles des vainqueurs. Cette guerre-ci n’y fit pas exception, alors que dans la quête de domination des Grands Lacs, les assauts iroquois se transformèrent rapidement en une guerre de capture. 

 

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En 1650, les établissements wendats avaient tous été détruits ou abandonnés. Quelques centaines de leurs survivants trouvèrent refuge près de Québec, alors que les autres s’enfuirent à l’ouest. 

 

Les attaques se poursuivirent de plus belle dans les années suivantes contre les nations qui vivaient sur les berges des lacs Érié et Huron. Tout comme dans le cas des Wendats, les Iroquois capturèrent leurs femmes et leurs enfants. Cependant, ces afflux massifs de prisonniers couvraient à peine les pertes que les maladies et les violences encouraient de leur côté. 

 

Forts de victoires imposantes, mais faisant plus de captifs que ce qui pouvait être assimilé, les Iroquois devraient désormais composer avec de nouvelles dissensions au sein de leurs propres villages, alors que les nouveaux venus tenaient souvent ferme à leur identité antérieure.

 

Refuge à l’ouest des Grands Lacs

 

Quant aux réfugiés qui avaient réussi à fuir les violences, beaucoup se regroupèrent à l’ouest du lac Michigan. Cette région deviendra rapidement le théâtre surpeuplé d’un véritable méli-mélo de cultures et d’ethnies différentes qui mènera inévitablement à la dissolution d’anciennes identités et la naissance de nouvelles.

 

Face au péril iroquois, ces nations trouveront dans l’alliance avec les Français la colle politique et les ressources matérielles dont ils auront besoin pour assurer la défense de leurs terres et le plein redressement politique de leurs communautés.