Pour faire le pont entre deux civilisations si différentes, les truchements français durent s’adapter aux relations complexes qu’entretenaient déjà entre eux les Autochtones, nous explique notre chroniqueur histoire Marco Wingender.
Au printemps 1633, après plus de deux décennies de dévouement complet, Samuel de Champlain pouvait enfin se réjouir des débuts d’un véritable enracinement d’une population française dans la vallée laurentienne grâce à l’apport sans précédent de près de 150 colons.
Fondation de Trois-Rivières
L’année suivante, alors que cette immigration se poursuivait, Champlain décida d’initier un nouveau projet afin d’accroître et d’élargir le réseau du commerce des fourrures avec les Premières Nations de l’arrière-pays. Pour ce faire, il planifiait d’établir une série de postes fortifiés en remontant le fleuve.
Il décida d’initier ce chantier par la construction d’un poste en un lieu stratégique qui fut appelé Trois-Rivières, situé à la jonction de la rivière Saint-Maurice et du fleuve Saint-Laurent. Le 1er juillet 1634, une barque y fut dirigée sous le commandement du sieur de Laviolette dont l’ordre était d’y bâtir un fort, un comptoir de traite et des habitations.
Deux interprètes, Jacques Hertel et Jean Godefroy, s’y établirent d’abord et plusieurs autres suivirent. Rapidement, la petite bourgade devint un important centre d’échange et de commerce, alors que bon nombre d’Autochtones s’amenaient pour y troquer des peaux contre des marchandises européennes.
Artisans d’un nouveau monde métissé
Au fil du temps, ce petit établissement acquit une tout autre importance. À la frontière ouest de la Nouvelle-France, une culture nouvelle commença à se former. Ses créateurs étaient des hommes et des femmes, Français et Autochtones, qui improvisèrent des façons de vivre dans une mixité des cultures sans pareilles à l’échelle des Amériques. Pour l’éminent historien David Hackett-Fischer, «ceci était le Nouveau Monde qui trouva sa première demeure à Trois-Rivières.»
Champlain avait déjà mis en marche ce processus de métissage culturel quand il avait mandaté plusieurs dizaines de jeunes Français, qu’il appelait des «truchements», pour aller vivre parmi les Premières Nations.
Parachutés du jour au lendemain parmi des Autochtones dans des canots d’écorce en route vers leurs villages, ces jeunes se voyaient confier le mandat de faire la promotion du commerce des fourrures, de bâtir des alliances diplomatiques et d’explorer le pays.
Des voyages dépaysants et hasardeux
Pour faire face aux périls de ces voyages, il ne fallait pas avoir froid aux yeux. La première épreuve consistait à passer une douzaine d’heures par jour à bord de canots d’écorce qui pouvaient se renverser à tout moment au milieu des tumultes, des vagues, des rochers ou des souches d’arbre.
Il fallait aussi endurer les portages, où l’on devait transporter les bagages, parfois sur de très longues distances, tandis que le canot, renversé, était porté sur la base du cou. En route, les visiteurs devaient aussi se familiariser avec de nouvelles habitudes culinaires qui ne convenaient pas aux plus dédaigneux.
Le jour, le soleil brûlait la peau et, la nuit, les moustiques et les puces la dévoraient. Un soir, finalement, apparaissait le campement des hôtes.
Premiers contacts
Pour faire bonne impression, il fallait d’abord affronter le regard des Autochtones qui se contentaient souvent d’entourer le visiteur, de la dévisager, de le toucher et d’observer ses réactions. On s’installait ensuite pour la cérémonie du calumet ou pour ou un repas dont il ne fallait rien laisser.
Si les premières semaines étaient concluantes, le Français recevait un surnom autochtone sous lequel il serait dorénavant connu et on l’invitait à partager l’intimité du foyer de ses hôtes. L’hiver, on se blottissait à plusieurs familles autour des feux, parfois des journées entières.
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Lorsque malades ou blessés, ces jeunes hommes n’avaient d’autres choix que de s’en remettre aux bons soins des Autochtones qui misaient sur toutes sortes de racines et d’herbes pour concocter des pommades ou des tisanes médicinales. Les Autochtones possédaient aussi un remède aux vertus curatives qui en vint rapidement à être fort apprécié des Français: la loge de sudation, sorte de sauna fait de pierres brûlantes et de vapeur au sein d’un abri couvert de peaux.
L’école des bois
Dans ces sociétés de tradition orale, rien n’était plus efficace que la maîtrise de leurs langues pour gagner l’estime de ses hôtes. L’Amérique du Nord du 17e siècle comptait près de 200 langues, dont 55 étaient parlées au Canada. Chacune évoluait librement, variant prononciation et vocabulaire.
Face à ce défi d’apprentissage, les Français devaient s’armer de persévérance pour composer avec des gymnastiques vocales nouvelles et des syntaxes étrangères à la leur. Les rudiments devaient s’acquérir en participant aux tâches journalières ou en tentant de converser avec les membres de la famille qui les accueillait. Un minimum de six mois semblait nécessaire à l’obtention des bases, alors qu’une parfaite maîtrise de la langue requérait souvent plusieurs années d’apprentissage.
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Toute langue constitue un guide de la réalité sociale et pour devenir un excellent interprète, il fallait penser comme les Autochtones et se conformer à leurs discours imagés.
Pour s’intégrer pleinement à l’ensemble de la communauté, il fallait aussi savoir comment se comporter avec ses hôtes: à qui parler, quand prendre la parole, où se placer, quels cadeaux offrir, à qui les présenter, comment en recevoir, etc. Ces interrogations nourrissaient l’expérience de ces hommes qui acquirent des savoir-faire accessibles seulement à ceux qui avaient pris l’habitude des voyages.
Une confiance à bâtir
En s’engageant en 1609, 1610 et 1615 aux côtés des Innus, des Algonquins et des Wendats lors de campagnes guerrières dirigées contre les Iroquois, Champlain avait acquis un prestige considérable à leurs yeux. Ceci permit aux jeunes Français marchant dans ses traces de bénéficier forcément d’une notoriété initiale au sein des tribus.
Pour se montrer digne des attentes qui l’accompagnaient, il fallait savoir faire la preuve de sa force et de son courage dans un environnement social qui valorisait plus que tout la résistance et l’endurance physique, l’habileté à la chasse et l’audace à la guerre.
Si le courage lui manquait, le Français pouvait, en dernier recours, déployer les technologies occidentales sous la forme d’objets encore inconnus des Autochtones. Ceux-ci devinrent rapidement pour eux des nécessités de survie, alors que le couteau était beaucoup plus efficace que l’os et le silex, la hache épargnait considérablement de l’énergie pour défricher les champs et le mousquet se substitua à l’arc et la lance pour chasser et pour se défendre efficacement.
Un nouveau type d’hommes
Pour agir en tant qu’intermédiaire culturel entre deux civilisations si différentes, les truchements français durent s’adapter au type de relations qu’entretenaient déjà entre eux les Autochtones. Cette adaptation exigeait le respect des traditions politiques et commerciales, la compréhension des tempéraments et la reconnaissance d’autres systèmes de valeurs.
Pour aller plus loin, le livre Le Nouveau Monde oublié: La naissance métissée des premiers Canadiens
Habitués à une vie rude en Europe, beaucoup d’entre eux, travaillant pour la Compagnie des Cent-Associés, provenaient des classes sociales inférieures. Souvent méprisés par leurs supérieurs dans la colonie, dans les tribus autochtones, ils étaient reçus à titre d’invités d’honneur.
Une bonne entente fut donc toute naturelle entre les deux camps, au point où plusieurs de ces Français en vinrent à adopter des enfants autochtones ou s’unirent à des femmes de leurs communautés, laissant derrière eux des descendances métissées.
Parmi cette première génération d’aventuriers, plusieurs se distinguèrent. Qu’il s’agisse d’Étienne Brulé, d’Olivier Le Tardif, de Jean Nicolet, de Jean Richer, de Pierre-Esprit Radisson, de Médard Chouart des Groseillers, de Charles Le Moyne ou de nombreux autres, chacun à sa façon laissa une marque indélébile dans l’histoire de la Nouvelle-France.
Dans la deuxième moitié du 17e siècle, leur métier donna naissance à la figure mythique, unique sur la scène nord-américaine, du coureur de bois — ces hommes ensauvagés dont l’amour viscéral de la liberté et l’aventure leur coulait dans les veines.











