Le paysage médiatique québécois serait moins concentré qu'auparavant, mais une poignée de grands groupes se partagent encore le marché. Une réalité favorisant le «conformisme et l’autocensure»?
Spécialiste de la concentration des médias, Simon Claus définit ce phénomène comme «un nombre réduit d’acteurs disposant d’un pouvoir important dans le marché de l’information». Le but de ces acteurs est «d’accroître leur part de marché aux dépens des autres», précise-t-il.
Plus concentrés ou moins concentrés, les médias québécois?
En 2019, le magazine Le Trente consacré au journalisme faisait état d’une déconcentration des médias québécois qui aurait eu lieu avec le départ de Power Corporation et de Transcontinental du monde médiatique.
En 2015, Power Corporation s’est détaché de ses six quotidiens régionaux à l’extérieur de Montréal et a liquidé La Presse en 2019. De son côté, Transcontinental a vendu ses 93 hebdomadaires qu’il possédait jusqu’en 2017 et 2018, formant plusieurs groupes de presse régionale.
«Dans le secteur de la presse, la concentration médiatique s’est calmée. Avant, on avait Québecor et Gesca, mais Gesca [une filiale de Power Corporation, ndlr] a quitté le marché», explique Simon Claus.
«Mais la concentration reste toujours très forte dans la presse écrite avec Québecor», lance le chargé de cours à l’École des médias de l’UQAM.
En 2019, Québecor n’a pas caché sa volonté d’étendre son empire en voulant prendre le contrôle du groupe Capitales Médias pour acheter les journaux régionaux comme Le Soleil.
Selon Simon Claus, dans le monde de la radio, la concentration est aussi au rendez-vous avec Bell et Cogeco qui restent des «acteurs dominants avec des radios commerciales très populaires».
Selon le Centre d’études sur les médias, près de 60% des stations de radio commerciales appartiennent aux entreprises Bell, Cogeco et Arsenal Média.
Concentration des médias, concentration des audiences
«Ce qu’on peut apercevoir est que la concentration des médias mène généralement à une concentration des audiences», analyse Simon Claus.
En 2019, Québecor possède trois titres de la presse quotidienne qui représentent 43% du lectorat de la presse quotidienne. À la même période, La Presse détient 19% du lectorat de la presse quotidienne.
Le marché des magazines est aussi sujet à une concentration d’audience exacerbée avec TVA, propriété de Québecor, qui en 2021, représentait 67% de tous les exemplaires vendus de magazine à grand tirage.
«Garantir une presse pluraliste est une nécessité pour garantir une démocratie en bonne santé», insiste Annick Charette, présidente de la Fédération nationale des communications et de la culture (FNCC).
«Il y a beaucoup d’inquiétudes concernant l'impact de cette concentration sur l'indépendance journalistique et le pluralisme de l’information», déclare Simon Claus.
Le pluralisme fait référence non seulement à la «diversité des sujets traités» mais aussi à la «diversité des opinions sur ses sujets traités», rappelle cet expert en communication.
«Conformisme idéologique et autocensure»
La poursuite de la rentabilité dans un contexte de concentration médiatique peut «nuire à la qualité et au pluralisme de l’information», car le journaliste est généralement soumis à «des cadences de travail de plus en plus élevées», explique Simon Claus.
L'indépendance journalistique des salles de rédaction peut aussi être en partie compromise par l’ingérence des propriétaires des médias auxquels elles sont rattachées.
Un exemple marquant remonte à 1992, lorsque David Radler, président de l’ancien empire médiatique Hollinger Inc., expliquait à Maclean’s que «si les rédacteurs en chef ne sont pas d'accord avec nous, ils doivent l'être lorsqu'ils ne sont plus à notre service».
L’homme d’affaires concluait sèchement que c’était lui qui décidait «en dernier ressort de ce que disent les journaux et de la façon dont ils vont être gérés».
La concentration des médias risque aussi de générer «un conformisme idéologique» en raison d’une certaine «autocensure qui force le journaliste à ne pas aborder de sujets et d’opinions qui ont le potentiel de nuire au conglomérat médiatique», souligne Simon Claus.
En 2019, lors de la commission parlementaire sur l’avenir des médias d’information, Catherine Dorion, alors ex-blogueuse au Journal de Québec, dénonçait une culture «d’autocensure» dans les médias de Québecor. À cette occasion, la députée solidaire rapportait avoir déjà été sommée par son supérieur immédiat de ne pas critiquer «John Doe», surnom utilisé pour désigner Pierre Karl Péladeau, le président et chef de la direction de l’entreprise.
Le temps des GAFAM
Selon une enquête du Reuters Institute for the Study of Journalism, en 2018, près de la moitié des gens sont allés sur Facebook pour trouver et lire des nouvelles.
Les revenus publicitaires générés par les GAFAM grâce au contenu des médias écrits sont estimés entre 200 et 600 millions $ par année au Canada.
«Ces dernières années, ceux qui s’accaparent de la valeur produite de l’information sont les GAFAM, particulièrement Google et Facebook. Ce sont les lieux de circulation de l’information», précise Simon Claus.
Déposé par le gouvernement fédéral, le projet de loi C-18 pourrait forcer les géants numériques à conclure des accords d'indemnisation avec les médias canadiens pour compenser les médias.
Le projet de loi est un pas dans la bonne direction, estime Annick Charrette, mais l’un des «manques» du projet est qu’il désavantage les petits médias qui n’ont pas les ressources juridiques pour entamer des négociations, note-t-elle.
Déclin de la confiance envers les médias
Selon le sondage du Digital News Report de l’Institut Reuters, la confiance envers les médias traditionnels s’est détériorée en 2021.
En 2016, 55% avaient confiance envers «la plupart des nouvelles, la plupart du temps», un chiffre qui a dégringolé pour arriver à 47% en 2021.
«C’est un symptôme d’une crise qui remet en question tout ce qui est élite et détenteur de pouvoir», pointe Annick Charette.
Selon Simon Claus, l’émergence des médias alternatifs peut aider à rétablir la confiance envers les médias en général, en offrant «une alternative» passant par un éclairage différent sur l’actualité.













