Aide médicale à mourir: une dérive inévitable?

Photo: AFP.

Lundi le 10 février 2025, à 10:30

Jasmin Lemieux-Lefebvre, coordonnateur du réseau Vivre dans la Dignité, s’oppose à l’élargissement de l’aide médicale à mourir. Il plaide pour une meilleure accessibilité aux soins palliatifs et alerte sur les risques de dérives.

 

En 2014, après d’intenses débats, l’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité la loi sur l’aide médicale à mourir, faisant du Québec le seul État en Amérique du Nord à permettre et encadrer une telle pratique.


Depuis, la législation ne cesse de s’élargir, et à partir de 2027, les Canadiens pourront invoquer des troubles mentaux comme motif pour y avoir recours.

 

Pour Jasmin Lemieux-Lefebvre, cette évolution est préoccupante: il plaide pour une meilleure accessibilité aux soins palliatifs et une sensibilisation accrue à leurs bienfaits. 

 

Opposé à l’aide médicale à mourir, il estime que provoquer la mort d’un patient ne saurait relever d’un acte médical. Consultant en communication, il coordonne le réseau Vivre dans la Dignité.

 

Simon Leduc: Le Québec figure déjà parmi les États dans le monde où l’on recourt le plus à l’aide médicale à mourir. Quel regard portez-vous sur cette réalité?

 

Jasmin Lemieux-Lefebvre: «Le réseau citoyen Vivre dans la Dignité et moi-même nous opposons à cette pratique, car nous pensons qu’il existe d’autres solutions pour aider les personnes souffrantes. 

 

Il est important de comprendre que les individus qui font une demande d’aide médicale à mourir cherchent avant tout à éviter la souffrance. 

 

Plutôt que d’accélérer leur fin de vie, nous devrions leur proposer des alternatives efficaces, notamment les soins palliatifs. Ces derniers permettent de soulager la douleur physique de manière significative.

 

Dans les rares cas où la douleur ne peut être totalement contrôlée, la sédation palliative constitue une option éthique et médicale. 

 

 

Jasmin Lemieux-Lefebvre au micro de Radio-Canada, en juillet 2022. Photo: compte X du diffuseur d'État.

 

 

J’estime que provoquer intentionnellement la mort ne devrait jamais être considéré comme un soin ni comme un acte médical.»

 

Selon vous, pourquoi le gouvernement du Québec a-t-il choisi d’instaurer cette loi?

 

Jasmin Lemieux-Lefebvre: «À l’origine, l’aide médicale à mourir était présentée comme un soin de dernier recours, destiné aux patients en fin de vie confrontés à des souffrances intolérables. C’était la volonté affichée par les élus lors de l’adoption de la loi en 2014.

 

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Cependant, au fil des ans, les critères d’admissibilité ont été élargis pour inclure d’autres pathologies, notamment la dépression et d’autres troubles psychologiques.

 

Je ne mets pas en doute la sincérité des législateurs qui ont voté cette loi, mais force est de constater qu’aujourd’hui, l’aide médicale à mourir ne se limite plus à des cas extrêmes et exceptionnels.»

 

Craignez-vous un dérapage avec l’élargissement de cette législation?

 

Jasmin Lemieux-Lefebvre: «De nombreux experts et citoyens expriment leurs inquiétudes quant aux dérives possibles. On prévoit maintenant étendre l’accès à l’aide médicale à mourir aux personnes atteintes de troubles mentaux. 

 

Après avoir consulté divers spécialistes et écouté les témoignages de personnes vivant avec ces pathologies, nous avons conclu que cette mesure ne devrait pas s’appliquer aux individus souffrant de troubles mentaux. 

 

Leur vulnérabilité particulière exige un accompagnement adapté et un renforcement des soins de santé mentale, plutôt qu’une facilitation de l’accès à l’euthanasie.»

 

Certaines critiques affirment que les opposants à cette loi relèvent d’une mouvance conservatrice et rétrograde. Que répondez-vous à cela?

 

Jasmin Lemieux-Lefebvre: «Il est erroné d’associer systématiquement l’opposition à cette politique au conservatisme social. L’opposition à l’aide médicale à mourir est bien plus diversifiée qu’on ne le pense. 

 

Des représentants de personnes en situation de handicap, des psychologues, des psychiatres et des travailleurs sociaux expriment également des réserves.

 

Nous avons pu constater cette diversité d’opinions lors des commissions parlementaires et des discussions au Sénat. D’ici 2027, de nombreuses voix continueront à s’élever pour dénoncer l’élargissement de cette législation à d’autres pathologies.»

 

Trouvez-vous normal que l’accès à l’aide médicale à mourir soit plus rapide que l’accès aux soins de santé en général, souvent long et laborieux?

 

Jasmin Lemieux-Lefebvre: «C’est une question fondamentale. Nous avons recueilli de nombreux témoignages de personnes qui ont eu accès très rapidement à l’aide médicale à mourir. Par exemple, certaines personnes diagnostiquées avec un cancer se voient proposer cette option dès les premières consultations. 

 

Toutefois, cette pratique n’est pas généralisée et certains médecins s’y opposent fermement. 

 

L’un des risques majeurs est que les patients, confrontés à cette proposition précoce, aient l’impression que c’est leur seule issue.

 

Je ne crois pas que l’objectif du gouvernement soit de prioriser l’aide médicale à mourir au détriment d’autres soins. Néanmoins, dans le contexte québécois, ce n’est pas tant la souffrance physique qui pousse les gens à demander cette aide, mais plutôt la peur de souffrir. 

 

D’ailleurs, selon le rapport de la Commission spéciale sur les soins de vie de 2023-2024, publié en octobre dernier, 47% des personnes ayant demandé l’aide médicale à mourir évoquent la peur d’être un fardeau pour leurs proches, contre 25% qui mentionnent la solitude.»

 

Existe-t-il des alternatives à l’aide médicale à mourir pour accompagner les personnes en fin de vie?

 

Jasmin Lemieux-Lefebvre: «Depuis une décennie, le débat public s’est énormément focalisé sur l’aide médicale à mourir, reléguant les soins palliatifs au second plan. 

 

Pourtant, ces soins constituent une approche multidisciplinaire permettant non seulement de soulager la douleur physique, mais aussi d’accompagner les patients sur le plan émotionnel et spirituel. 

 

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Notre mouvement milite pour un meilleur accès aux soins palliatifs, afin de réduire le recours à l’aide médicale à mourir. Il est impératif que le Québec investisse davantage de ressources humaines et financières dans ce secteur, pour que chaque citoyen puisse en bénéficier.

 

En terminant, nous espérons que dans les années à venir, une meilleure information sur les soins palliatifs sera diffusée auprès de la population québécoise. Il est essentiel que chacun puisse bénéficier de toutes les options disponibles pour une fin de vie véritablement digne.»