Aide médicale à mourir: pratique bienveillante ou logique économique?

Photo: AFP.

Vendredi le 24 février 2023, à 11:40

Avec 7% des décès qui en découlent déjà, le Québec est le champion mondial de l’aide médicale à mourir. Pour le philosophe Christian Saint-Germain, une froide logique budgétaire préside à cette pratique appelée à être toujours plus élargie. Entrevue.

 

Christian Saint-Germain sait mieux que quiconque que la question est délicate, surtout au Québec, mais aussi trop importante pour ne pas oser l’aborder différemment.

 

En octobre 2019, il publiait un texte dans La Presse dans lequel il comparait d’entrée de jeu l’aide médicale à mourir à un «homicide administratif», texte qui lui avait valu d’être rabroué le lendemain par le journaliste Patrick Lagacé.

 

Trois ans et demi plus tard, son point de vue n’a pas tellement changé. Il questionne toujours le bien-fondé de cette pratique dans laquelle il voit d’abord la main «d’une logique économique», c’est-à-dire d’impératifs budgétaires et administratifs. Dans un récent entretien accordé à Libre Média, le jeune penseur français Rémi Tell en venait sensiblement à la même conclusion en ce qui concerne le cas de l’Hexagone.

 

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«D’où nous vient la certitude morale que l’aide médicale à mourir est une grande avancée? D’où nous vient cette conviction profonde, médiatique et politique, que c’est la bonne chose à faire?», s’interroge Christian Saint-Germain en entrevue.

 

Pas assez d’argent pour l’éviter

 

Le 16 février dernier, la ministre déléguée à la Santé et aux Aînés, Sonia Bélanger, a déposé une nouvelle version du projet de loi visant notamment à autoriser les demandes d’aide médicale à mourir pour les gens souffrant d’Alzheimer.

 

«Le drame est que nous n’avions tout simplement pas les moyens de ne pas aller dans cette direction. C’est ma thèse depuis le début: la cohorte visée a toujours été les gens atteints de la maladie d’Alzheimer, c’est-à-dire les gens qui ne meurent pas. On vise une catégorie de personnes que notre système de santé ne peut pas prendre en charge», souligne le juriste et chercheur en éthique appliquée.

 

«Bien sûr, il y a une décision individuelle, mais c’est surtout une logique de système», poursuit-il. «Ce qu’on ne veut pas reconnaître, c’est que nous avons seulement une médecine d’urgence au Québec: si de meilleurs soins palliatifs et à domicile étaient offerts, nous n’en serions peut-être pas là».

 

Un désir de disparaître

 

Pour le professeur de l’UQAM, loin de ne faire appel qu’à une nouvelle, pure et «bienveillante» compréhension de la souffrance, l’euthanasie s’inscrit dans «un profond désir de disparaître qui nous habite collectivement». Fatigué, pour ne pas dire épuisé culturellement, c’est tout le peuple québécois qui demanderait en quelque sorte à «mourir dans la dignité» de manière métaphorique.

 

Si la pratique semble déjà ancrée dans les mœurs, c’est que des causes culturelles et sociologiques lui ont permis d’être adoptée chez nous avec autant de facilité.

 

«Nous sommes devant une sorte d’auto-suppression administrative qui s’inscrit dans la continuité du monstre bureaucratique propre au modèle québécois. […] Dans l’imaginaire collectif, l’état des urgences remplace l’enfer catholique et les médecins forment la nouvelle aristocratie», ironise le philosophe.

 

Une loi continuellement élargie?

 

Le professeur déplore le «consensus absolu» autour de la question au Québec, un enjeu pourtant polarisant dans d’autres pays, parmi lesquels plusieurs États occidentaux sécularisés. Il aurait au moins souhaité qu’un débat digne de ce nom ait lieu.

 

«Les mécanismes parlementaires à l’égard de cette réalité ne semblent pas fonctionner. On se félicite d’être tous d’accord sans la moindre partisanerie ni divergence», observe l’auteur de plusieurs livres remarqués comme Le Mal du Québec (Liber 2016) et Naître colonisé en Amérique (Liber 2017).

 

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Comme d’autres observateurs, Christian Saint-Germain craint l’élargissement continuel de la Loi concernant les soins de fin de vie adoptée en 2014, surtout dans ce contexte de vieillissement accéléré et de grande fragilité du système de santé. Au Québec, ce système, il faudrait «le sauver comme idée platonicienne avant les personnes réelles», ce que la gestion de la pandémie du gouvernement Legault a bien illustré.

 

Déjà 7% de tous les décès

 

Selon Radio-Canada, plus de 7% des décès découlent déjà de l’aide médicale à mourir au Québec. Plus concrètement: plus de 5000 personnes pourraient la réclamer en 2023, contre moins de 1000 il y a cinq ans.

 

«Je m’intéresse à la portée anthropologique du geste. […] Toutes les sociétés sont fondées sur l’interdit du meurtre. À chaque fois qu’on fait un amendement à cet interdit structurel, c’est extrêmement dangereux», avertit notre interlocuteur.